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 Skye

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Skye
Aubergiste
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Peuple : Lios
Second(s) Métier(s) : Chanteuse et musicienne, ancienne prostituée.
Nombre de messages : 33
Localisation : Hitokage, généralement dans la grande salle de son auberge
Date d'inscription : 09/02/2007

MessageSujet: Skye   Lun 29 Déc - 23:15

I - Identité


NOM, PRÉNOMS, SURNOMS : Skye.

AGE : 31 ans.
CASTE/MÉTIERS : Aubergiste, chanteuse et musicienne, ancienne prostituée.
PEUPLE : Métisse, Lios et Ethérie.
SEXE : Femme.



II - Description



o PHYSIQUE :


Si Skye n'aurait jamais la prétention de dire d'elle qu'elle est belle, il n'y a aucun doute sur le fait qu'elle possède un physique avantageux. Elle est connue pour ses jambes vertigineuses et fuselées, mais aussi ses courbes généreuses, avec une poitrine ronde et rebondie, sa taille naturellement marquée, et ses fesses hautes. Svelte, et quelque peu athlétique, son corps a été façonné par des années de pratique de la danse, qui lui donnent aussi une façon de se tenir particulière et des gestes généralement grâcieux. Elle mesure un mètre soixante-dix, mais donne l'impression d'être plus grandes avec ses longues jambes. Au milieu des Morniens, Skye passe rarement inaperçue avec son physique exotique. Née dans les royaumes du Sud-Ouest, sa peau est dorée, une teinte accentuée son héritage Lios et Ethérie faisant que sa peau semble rayonner, donnant à peau une note légèrement cuivrée et plus chaude. Sa peau est marquée par d'un tatouage aux arabesques compliquées de couleur brune sur le haut de son bras gauche, de cicatrices très fines et à peine visibles sur sa chute de reins et une autre, tout aussi fine, sous son sein gauche, entre deux côtes.

Ses longs cheveux cascadent jusqu'à frôler ses reins ; couleur de miel, ses mèches vont du miel doré au miel ambré, donnant l'impression que sa chevelure a été décolorée par de longues heures d'exposition au soleil. Elle porte d’ailleurs ses cheveux flottant simplement sur ses épaules, mais les attache lorsqu’elle cuisine ou bien lorsqu’il fait chaud, ou lorsque l’envie lui prend de se coiffer avec un chignon à la mode d’Akaash avec des baguettes à pendants, ou de tresses perlées à la mode kariathi de Suyeros.
Au milieu de tout ce doré, ses yeux d'un turquoise limpide ressortent, lui donnant un regard clair et perçant. Le turquoise de ses yeux, combinés à leur forme en amande lui donne un petit côté félin, qui ne fait qu'ajouter à son coté exotique. Ses yeux sont couronnés de longs cils et surmontés de sourcils fins. Elle fardera subtilement ses yeux, avec des couleurs généralement dans des teintes brunes, plutôt naturelles, faisant juste ressortir un peu plus son regard. Skye évite les maquillages trop exubérants et voyants, lui rappelant son métier de courtisane. Dans son visage d'un parfait ovale, son nez est long, droit, fin, plutôt petit. Il surmonte sa bouche aux lèvres parfaites et fines, qu'elle peindra d'un rouge teinte corail, un rose orangé qui s'accorde parfaitement avec son teint doré et plutôt discret, ou bien qu'elle les fasse simplement briller avec un peu de baume.

Coté vêture, Skye affectionne les couleurs vives, le vert anis comptant parmi ses préférées, avec l'orangé, et le bleu turquoise. Elle portera le plus souvent des robes fluides et longues, la plupart avec des bretelles se nouant sur sa nuque, et laissant son dos et ses bras nus, à la mode des robes du Sud-Ouest. Elle affectionne aussi les robes légères aux coupes cyriacannes. Ses vêtements sont soit d'une seule couleur unie, ou bien chamarrées, allant alors plusieurs teintes se fondant les unes dans les autres, sous formes de motifs. Les tenues morniennes traditionnelles font aussi partie de sa garde-robe, avec des kimonos de soie colorée et à motifs, généralement des oiseaux ou bien des fleurs ; elle apprécie d'ailleurs particulièrement les kimonos plus chauds et doublés pendant l’hiver, étant plutôt frileuse. Et si elle apprécie de se promener pieds nus, elle se chaussera quand même de sandales plates en cuir, souvent à lanières, en ayant même qui se lacent jusqu'à ses genoux, lorsqu'elle porte des robes fendues. Elle troquera parfois ses sandales de cuir contre les traditionnelles sandales morniennes de bois, qui sont plus hautes, lui évitant d’avoir les pieds trempés durant la saison des pluies si elle met le nez dehors. En hiver, elle portera des bottines ou des chaussons fourrés pour préserver ses pieds du froid. Lorsqu'elle ressent un frisson ou deux, elle posera sur ses épaules des châles colorés de coton ou bien de laines. Skye passe généralement du temps à s'apprêter, mais elle n'aime pas particulièrement les bijoux, et encore moins les colliers, puisqu'elle a porté un collier d'esclave durant une bonne partie de sa vie. Il lui arrivera cependant de porter un bracelet à plusieurs cercles en haut de son bras droit, ou autour de ses poignets, ou encore des bracelets à breloques autour de ses chevilles. Le seul bijou qu'elle n'enlève jamais est son piercing au nombril, l'objet, ensorcelé, lui permet d'éviter de tomber enceinte.



o CARACTÈRE :

Skye est le genre de personne qui rayonne. Souriante et chaleureuse, elle accueille tout le monde avec amabilité et bienveillance. Elle a un caractère qui est donc plutôt sociable, et elle aime assez le contact et les échanges avec les autres. Elle n'hésite pas à aider son prochain. On pourrait alors la croire naïve et facile à berner, ce qui est très loin de la vérité. Skye n'est plus dupe depuis ses quatorze ans où elle a été réduite en esclavage. Il n'y a aucune trace de naïveté en elle, et sait ce dont les autres sont capables. Elle n'a pas l'air de se méfier, mais elle accorde difficilement sa confiance, et sait aussi tromper son monde. Elle parait d'ailleurs fragile, mais il n'en est rien. Elle est plus forte qu'elle ne le croyait, et a surmonté de nombreuses épreuves, démontrant qu'elle est capable de survivre au pire. La plupart des gens tendent à la sous-estimer, mais Skye est une battante et sa volonté de vivre est forte. Elle est aussi d'une loyauté inébranlable une fois que celle-ci est acquise, jamais elle ne trahira, ni se retournera contre celui ou celle qu'elle estime ou qui est cher à son cœur. C'est une passionnée et une sentimentale, ayant parfois ses sentiments à fleur de peau, bien qu'elle n'en fasse pas toujours étalage. Elle est donc assez sensible, et cette sensibilité ne se traduit pas forcément par une forte émotivité, mais par une compréhension des autres, qui passe aussi par un excellent sens de l'analyse et de l'observation. Sa passion se traduit aussi dans son chant et ses danses, plutôt que dans son comportement en général, car Skye est plutôt du genre calme et posée, bien qu'elle déborde parfois un peu trop d'énergie et que son enthousiasme se mettre à déborder. Elle est aussi optimiste, en dépit de tout ce qui a pu lui arriver. Elle cherchera toujours à voir le bon côté des choses, comme chez les gens. Pacifiste, elle n'aime pas les conflits, détestant la violence et l'agressivité lorsqu’elle est gratuite. Elle a tendance à fuir les gens qui ne savent qu’utiliser leurs mains pour frapper et leurs bouches pour vomir des insanités. Il lui arrive de faire quelques crises de panique lorsqu'elle se sent menacée. Cependant, sa capacité de résilience est extrêmement développée, lui ayant permis de survivre au choc du massacre de sa famille et à son passage à tabac. Se relever et avancer est son trait de caractère le plus fort : sa détermination n'a pas d'autres bornes que ses appréhensions et ses peurs.


o ARMEMENT :  

Aucun, mais elle peut toujours fracasser son luth mornien sur la tête de ses agresseurs.


o POUVOIRS :

Skye n'a pas de pouvoir, pourtant, elle est capable de fournir du mana, mais pour servir de réceptacle et de réservoir à l'usage d'autrui. C'est un fait qu'elle tait et qu'elle ne mentionne jamais.


o PASSIONS & PHOBIES :

Skye aime chanter, une passion héritée de son lignage de Lios. Elle est d’ailleurs pourvue d’une voix digne de ces derniers et si elle ne connait pas les sortilèges chantés de ce peuple, elle aime à penser que son répertoire est varié et en constante expansion. La musique accompagne sa vie autant que ses chansons, ayant bercée son enfance. La Lios passerait des heures à jouer du luth si elle le pouvait. Ce talent lui a d’ailleurs permise de se nourrir lorsque la vie ne s’est pas montrée clémente avec elle. La danse complète ses talents artistiques, jamais elle n’oublierait les mouvements et les pas des danses de son enfance, ni celles apprises pour plaire aux Morniens. La danse lui procure un sentiment de liberté et l'exalte, au point où elle lâche alors totalement prise.
Aubergiste depuis une petite poignée d'années, Skye aime la cuisine – et aime aussi manger ce qu’elle prépare -, s’étant découvert une passion pour la confection des plats, découvrant que cuisiner occupe autant l'esprit que les mains. C'est une activité qui la détend presque autant que la lecture. Cultivée, versée dans des sujets qu’une aubergiste et ancienne courtisane ne devraient pas forcément connaître, Skye, si elle ne joue pas ni ne chantonne pendant son temps, s’adonnera à la lecture. Cette activité lui a d’abord permise d’échapper le temps de quelques lignes, quelques pages, à une vie pénible, puis d’apprendre. Apprendre est une soif qui s’est éveillée très rapidement en elle, continuant d’être intarissable.
Ses loisirs doivent pourtant attendre, s’occuper de l’auberge, même si elle n’est pas seule, lui demande de l’énergie, du temps et une certaine dévotion en sus d’une rigueur dont elle ne soupçonnait pas avoir besoin. Elle trouve parfois fastidieux de gérer les comptes ou de devoir la briquer du sol au plafond. Mais une fois son établissement brillant comme une pièce fraîchement sortie des caisses de l’Empire, elle se permet des coquetteries. L’hygiène occupe une place importante, probablement parce qu’elle passait son temps à devoir être fraîche comme la rosée pour chaque nouveau client. Aujourd’hui, Skye prend plaisir à ses ablutions et à s’embellir, bien qu’elle n’applique plus de fard sur ses yeux ni ne peigne ses lèvres de rouge ou de prune. Elle s’habille et se maquille pour elle-même, ainsi que pour les beaux yeux de Geneus. Geneus... Skye n'aurait pas vraiment cru qu'elle puisse aimer de nouveau, ni faire confiance à quelqu'un à un tel point, Geneus étant son opposé presque en tous les points : silencieux, sombre, taciturne… des qualificatifs qui ne font que masquer ce qu’elle sait de lui. Elle lui confierait sa vie, ce qu’elle a probablement fait en acceptant sa proposition et en s’associant avec celui qui fut un client régulier lorsqu’elle travaillait en tant que courtisane. Elle ressent à son égard une passion dévorante, qui ne laisse que rarement en paix lorsqu'elle l'a sous les yeux. Elle se plait à penser qu'elle le comprend mieux que n'importe qui d'autre, puisqu’ils n’ont guère besoin de mots et de longs discours pour qu'ils se comprennent. Elle sait déchiffrer ses expressions, si fugaces et minimes soient-elles lorsqu’il y a un public. Et si Geneus, elle en est certaine, est sans doute l'amour de sa vie, les filles du bordel où elle a vécu pendant plus de dix ans, sont sa famille. Elle considère certaines filles comme ses sœurs, et avec elles, Skye a l'impression de retrouver la famille qu'elle a perdue étant enfant. Ses plus grandes peurs seraient de tout perdre à nouveau. Elle cauchemarde parfois, plongée dans le massacre de cette nouvelle famille, comme lors du massacre de ses parents. Elle prie chaque jour pour que ce que la vie et Geneus lui ont apportée ne finissent pas en cendres. Elle prie également pour ne pas avoir à se servir de son corps comme d’une marchandise, bien qu’elle ne puisse nier ni oublier qu’elle n’ait été pendant longtemps, qu’une marchandise.



III - Histoire



Elle garde des souvenirs précieux de son enfance. Elle les a longtemps chéris comme une époque bénie des Dieux, un temps où elle se sentait heureuse et en sécurité. Née sur les routes, elle a connu jusqu’à ses dix ans la vie de Cheminants. Ses parents, Isora et Gaaran, faisaient partie d’une troupe sillonnant les routes des côtes aux eaux limpides de l’Andanorïe, aux sables chauds de l’Esgal, en passant par les contreforts verdoyants de Nargoryth. Une vie de nomade ponctuée de spectacles de danses et de chants, baigné de musique et de rires. Ses parents possédaient, comme la plupart des familles de la troupe, une roulotte possédant un confort relatif, mais suffisant. Elle se souvient des couleurs vives et des motifs qui ornaient le bois des planches des roulottes, des garmaan qui tirait de leurs pas lourds leurs habitations. Elle se souvient des tentes chamarrées, des costumes soigneusement préservés, brodés, cousus de perles, de cette scène montée et démontée, des numéros de danse du feu qui l’impressionnaient profondément, de la fierté qu’elle ressentait à voir son père danser sans avoir peur des flammes, de la voix douce et puissante de sa mère qui s’élevait alors pardessus la musique charmant les spectateurs. Des centaines d’histoires bercèrent ses journées et ses nuits, alors qu’elle assistait aux répétitions et aux représentations. Elle apprit dès qu’elle le put, à danser avec le feu, se souvenant que se brûler faisait partie de l’apprentissage, à chanter juste, tentant de retenir les rudiments des chants Lios, peuple de sa mère, mais préférant les chansons qui racontaient les histoires qu’elle aimait tant. Elle se revoit toucher à tous les instruments, aimant particulièrement, petite, taper en rythme sur les tambours, une fois la peau de ceux-ci à nouveau tendues par des mains expertes. Elle se souvient de la chaleur des feux à la nuit tombée, du ciel de nuit aux étoiles brillantes, de l’odeur des épices et des grillades, et puis les soirs de spectacle, celles capiteuses des poudres et des fards. Elle se souvient avoir ri, beaucoup, d’avoir été entourée, d’avoir été choyée, adorée. Et pourtant, les visages se perdent avec le temps, certains n’ont plus que des traits flous. Elle se souvient de la chevelure de sa mère, si semblable à la sienne, du sourire éclatant de son père, de son rire tonitruant, elle se souvient des rides au coin des yeux de la vieille Ida, dont les doigts cousaient habilement les motifs des tenues de scènes, des danses qui faisaient virevolter les jupes des femmes et jeunes filles, les bracelets à leurs chevilles s’entrechoquant, des mains qui tapent en rythme, des poèmes de Lòm, déclamés un genoux à terre à la belle et magnifique Piamat dont le nez était orné d’une perle de nacre qui ressortait sur sa peau couleur de tek. Piamat dont le sourire était aussi orné d’un éclat doré, dans une de ses dents. Elle s’en souvenait puisque la danseuse se penchait sur elle, lui expliquant comme placer ses pieds et ses mains, alors qu’elle apprenait les danses ondulantes de l’Esgal ou les danses presque géométriques de l’Andanorië.
Elle se souvient de son nom, pas celui de Skye, mais celui de Natela, par lequel on l’appelait alors, signifiant lumineux, solaire. Un nom dû à ses cheveux, si brillants. Piamat l’appelait Nat’, les filles et garçons avec qui elle partageait jeux, éducation et temps libre, l’appelaient Nat’. Elle se souvient du soleil qui donnait à sa peau la teinte des poteries brutes, qui faisait pâlir ses cheveux. Elle souvient du goût du sel sur sa peau, des jeux dans l’eau, les pieds s’enfonçant dans le sable.
Elle se souvient aussi du vrombissement des moteurs, des cris, de l’odeur de la chair brûlée, du sang imbibant le sable, de sa mère, le visage enfoncé par une masse, ses cheveux de soleil maculés de sang, sa tête ressemblant aux pastèques qu’ils s’amusaient à éclater avant de les manger sur les bords des fleuves en Andanorië. Elle se souvient du goût salé de ses larmes, celui amer de la bile dans sa bouche, de la peur qui glaça son corps, de sa vessie qui s’était vidée, d’avoir été tétanisée. D’avoir été jetée, poussée. D’avoir vu Piamat, après, le nez déchiré, sa perle disparue. Enchainée, comme elle, dans une cale. Elle se souvient d’avoir été touchée, dévêtue, qu’on tirait ses cheveux, regardait ses dents comme son père avait parfois regardé les dents des garmans, d’avoir été pincée, d’avoir crié, d’avoir été frappée. Elle se souvient de la solitude et de la détresse, du profond désespoir qui l’avait saisie, de puer. Elle se souvient à peine du visage des esclavagistes qui s’en prirent à leur troupe, si grande soit-elle, qui n’avait pas été de taille face à des hommes armés. L’attaque les avaient surpris à la tombée du jour. Ils étaient des artistes, pas des guerriers. Jamais ils n’avaient eu à craindre pour leurs vies, pas si près d’Erzamar. Elle n’avait pas su quoi faire, elle n’avait que dix ans. Piamat l’avait poussée, elle avait roulée sur le sol. La danseuse lui avait ordonné de se cacher. Elle avait rampé. Ses pieds avaient dû dépasser, elle avait été saisie par les chevilles. Le sable avait râpé son visage, sa peau. Elle avait griffé et mordu, jusqu’à ce qu’on la frappe, et qu’elle se recroqueville sur elle-même. Elle n’avait jamais vu de sang, de violence, jamais. Pas comme ça. Natela était probablement morte ce soir-là.

Elle perdit le fil des jours et des nuits dans la cale de l’aéronef qui les transportait. Le vrombissement des moteurs faisait vibrer le bois, les chaines qui les maintenaient, un bruit continu, qui s’il n’était pas assourdissant, finissait par vous donner envie de vous boucher les oreilles, de crever vos tympans. Il n’y avait aucun homme. Elle ignorait si son père était encore en vie. Piamat était enchainée plus loin. Il n’y avait pas que des filles de sa troupe, elles étaient trop nombreuses. Certaines puaient comme les arrières des boucheries en ville, ou bien comme le quartier des teinturiers. Elles étaient nourries d’une pitance informe, qui ressortait presque à l’identique quand elles déféquaient sur elles-mêmes, n’ayant pas d’autre choix. L’odeur était abominable. Sa petite robe était souillée, comme pour lui signifier que jamais plus elle ne retrouverait sa vie d’avant. Le nez de Piamat enfla, suppura, noirci. Les marins se saisirent d’elle et quand elle revint, elle n’avait plus de nez. Elle aurait voulu se blottir près de la danseuse, lui dire que ça n’était qu’un cauchemar. Qu’on lui dise que ça n’était qu’un cauchemar. Et à son réveil, sa mère serait là, son père rirait de ses peurs nocturnes. Mais le regard éteint de Piamat et le trou béant à la place de nez lui criaient qu’elle ne réveillerait pas. Est-ce qu’elle avait pleuré ? Sans doute. Elle ne souvenait pas. Elle se souvient d’avoir eu mal. Et soudainement, de ne plus rien ressentir. Apathique et mutique, elle dormit quand elle le pouvait, s’habituant à sentir le plancher vibrer sous sa joue, à respirer les odeurs âcres et suffocantes de la cale, à faire fi de la merde et de la pisse, des corps à côté d’elle. Plus tard, elle enfermerait ses souvenirs là, les tenant éloignés de son esprit. Mais à cet instant, alors que les menottes cisaillaient sa peau tendre, elle rêvait des sables chauds et des roulottes colorées, des chants et de la musique, Piamat avait encore son nez.
Le froid, l’humidité et une violente lumière blanche furent son accueil dans l’Empire de Morna. Débarquées dans une cité montagnarde perdue, elles furent jetées dans des chariots. La présence des autres fut alors vitale, pour rester en vie et au chaud. L’immonde bouillie fut remplacée par une immonde soupe. Elle perdit Piamat de vue. Elle se referma sur elle-même, préférant rêver que de garder les yeux ouverts. Elle se souvient qu’on lui donnait des petits coups de bâton, qui s’enfonçaient dans ses côtes, son ventre ou ses cuisses, parfois sa tête, pour voir si elle n’était pas morte. Elle ouvrait alors un œil, et on la laissait tranquille. Elle ne mangeait pas d’elle-même, les autres la faisaient manger, prenant au passage une part dans sa portion, lui laissant à peine de quoi calmer son estomac. Elle avait maigri, les menottes à ses poignets pendaient. Sa peau était rouge, croûtée. Mécaniquement, elle ôtait parfois les croûtes, se grattant sans faire attention. Mais au moins, les odeurs n’étaient plus si fortes. Après le froid, il y eu le vent et des plaines herbeuses, où serpentait la route de pavés. Le vent faisait craquer le chariot, et elles se blottissaient alors les unes contre les autres, pour se protéger des bourrasques cinglantes. Les cahots meurtrissaient leur peau, mais sous la crasse et les excréments, rien n’était perceptible.
Et puis la capitale, avec pour destination son marché aux esclaves. Elles furent lavées, grossièrement, à l’aide de jets d’eau. Des cris quand l’eau froide les percuta, les décrassa avec violence. Grelottante, elle se souvient s’être tenue debout, alors qu’on arrachait ce qui restait de ses vêtements, avant que le collier de fer claque autour de son cou. Nue, elle continua de grelotter, tentant de se cacher, alors qu’on faisait monter, en file, les filles, sur une estrade. Une femme ventrue au visage de crapaud beuglait dans une langue qu’elle ne comprenait pas, les désignant de sa main qui tenait une baguette pourvue d’une tête en métal. Quand une fille était choisie, le Crapaud la faisait se tourner, se pencher, et la tâtait de sa baguette, enfonçant le métal dans les parties tendres. Des paires d’yeux fixés sur elles. Des yeux avides. Des sourires, des moues réflexives. Fallait-il acheter ou non ?

Maadras fit son acquisition. L’Esgaléen était énorme, grand, musclé et peut-être un peu empâté avec l’âge, mais la fillette, qu’elle était alors, fut impressionnée par cette masse d’un noir d’ébène, et pourtant si familière. Il ne l’avait pas achetée pour lui. Pas plus qu’il n’avait acheté deux autres filles et trois garçons pour lui-même. Esclave lui aussi, il avait payé avec l’argent fourni par Le Jardin, un luxueux bordel, dirigé par Madame Okita. Madame avait dû être une beauté dans sa jeunesse, et elle gardait avec l’âge grâce et noblesse. Elle portait ses cheveux en chignon, dévoilant sa nuque, et jamais Skye ne la vit autrement que vêtue avec goût et ce dans toutes les situations. Ce fut Madame qui lui donna son nom. Comme elle donna des noms aux autres. Après des mois de mauvais traitement, Skye retrouva un semblant de dignité quand elle fut lavée – correctement – vêtue et nourrie. Elle ne comprenait pas la langue de l’Empire, mais Maadras parlait la sienne, lui permettant de comprendre ce qu’on lui demandait de faire. Skye et cinq autres enfants apprirent rapidement à nettoyer, aider en cuisine, servir, laver et étendre du linge. L’expérience de Skye dans la confection de costumes fut appréciée quand on lui mit dans les mains des aiguilles et des fils pour repriser du linge. A chaque tâche accomplie, Maadras les félicitaient, elle et les cinq autres. L’esclave était le bras droit de Madame et était aussi âgé qu’elle, entretenant avec madame une relation charnelle que Skye surprit une fois avant de fuir. Ses camarades et elle ne se comprenaient pas forcément, chacun provenant d’un autre pays. Loiselle était pâle, comme la porcelaine, avec de grands yeux verts, et des cheveux d’un roux si pâle qu’il en était presque blond. Elle venait du Nord, il n’y avait que les Nordiques pour être aussi pâles quand il s’agissait d’humains. Yukina, la troisième fillette, était pâle elle aussi, mais ses yeux en amandes avaient la couleur des pierres précieuses violette et sa chevelure celle de l’encre bleue la plus sombre. Elles avaient à peu près le même âge, mais Yukina était la plus jeune des trois. Venait ensuite Naletaine, un Fey aux longs membres, au visage ovalin presque irréel avec ses énormes yeux au bleu semblable à celui de l’eau des lagons de l’Andanorië, des cheveux rose-doré qui tombaient jusqu’à ses chevilles. Naletaine était le plus vieux, et il ne resta pas longtemps avec eux à faire le ménage et la cuisine. Il commença son apprentissage pour devenir une Fleur. Torek avait une dizaine d’années et avait la peau grise des Drows, leurs yeux rouges et leurs cheveux de neige. Enfin, il y avait Azai, à la peau caramel sombre, cheveux noirs et yeux dorés. Skye apprit plus tard, lorsqu’elle maitrisa suffisamment de rudiments de la langue de chacun, qu’Azai était un Kariathi, capturé sur les côtes de Cyriaca. Leur compagnie devrait rappeler à Skye ce qu’elle avait perdu, mais elle n’eut d’autre choix que de faire avec sa douleur et de l’oublier. A dix ans, elle ne saisissait pas encore qu’elle était une esclave, qu’elle ne s’appartenait plus, et que Madame aurait pu lui faire ce qu’elle voulait, elle en aurait eu le droit. Elle avait été soigneusement déboussolée par les voyages, affaiblie par les mauvais traitements, l’humiliation, qu’elle était reconnaissante à Maadras de l’avoir achetée. Elle n’avait plus froid, ni soif, ni faim, elle ne sentait plus aussi mauvais que des latrines bouchées. Et au début, nettoyer, faire la cuisine et servir de servante aux filles ne lui semblait pas être un si mauvais sort. L’image du cadavre de sa mère, la rafle, la terrorisait encore la nuit, si bien que les murs du bordel et la compagnie d’enfants de son âge, la bienveillance de Maadras et de Madame, lui donnèrent le sentiment d’avoir retrouvé un foyer et la sécurité.
Les employés du bordel, que Madame appelait affectueusement ses « fleurs » étaient parés de beaux atours. Le soir, les Fleurs chantaient, dansaient, ou jouaient de la musique, pour divertir les clients, avant de monter dans les étages. Skye mit quelques jours à comprendre que toutes les fleurs n’étaient pas que des filles. Mie Yee, une des fleurs, n’étaient pas une femme, mais aimait en avoir l’air. Skye aimait beaucoup Mie Yee, le Mornien lui offrait des sucreries quand elle venait nettoyer sa chambre et lui parlait, même si elle ne comprenait pas, au début. Mie Yee faisait partie des Fleurs qui se montraient avenantes, aimables, voire chaleureuses et affectueuses avec elle. Ce n’était pas le cas de toutes, et Skye comprit plus tard que sa jeunesse était une menace. Ce fut Naletaine qui lui ouvrit les yeux, lui racontant ce qu’on lui apprenait. Skye, qui n’avait alors que le corps d’une enfant, ne pensait pas qu’elle emprunterait le même chemin.

Son apprentissage débuta quand elle eut ses premières règles, à l’âge de douze ans. Sa mentore fut Osianna, une des fleurs dont le succès lui valait de longues nuits et le droit de prendre son petit déjeuné dans son lit, son lit à elle. Les fleurs ayant du succès possédaient leur propre chambre ; les autres dormaient à plusieurs dans des chambres parfois minuscules. Skye partageait la sienne avec quatre autre filles, dont Loiselle et Yukina. Osianna venait de Cyriaca, elle en avait la peau couleur caramel, les yeux et la chevelure brune. Elle tirait sa réputation de ses massages aux huiles, qui faisaient chaque revenir ses clients. Skye grandissait, son corps changeait, et Madame Okita disait qu’elle décelait en elle un fort potentiel, qu’elle serait une véritable beauté. Comme pour donner raison à Madame, Skye fit montre de ses talents de chanteuse, qui suscitèrent l’admiration comme la jalousie parmi les Fleurs. Et puis, elle surprit Mie Yee quand elle joua, même imparfaitement, du luth Mornien. Elle avoua alors qu’elle savait aussi danser, pas comme les Fleurs le faisaient, mais comme elle avait appris. Madame fut ravie quand on le lui rapporta, et pour tester sa future Fleur, promise au succès, elle l’envoya rapidement se produire, accompagnée, devant les clients. Hommes et femmes mangeaient, buvaient, et parfois, glissaient leurs mains dans les replis de leurs vêtements ou de ceux de leurs hôtes et hôtesses. Quand elle était encore une petite main, Skye avait appris à ne plus faire attention à ce qu’elle pouvait voir. Elle avait vu Mie Yee à genoux, une femme derrière lui, lui procurant un plaisir peut être feint, mais que la courtisane savait parfaitement simuler. Elle avait aidé les filles à se laver, changer des draps souillés de fluides, et vu tant de choses… Skye aurait cru qu’elle aurait été habituée à de telles scènes, mais ce ne fut pas le cas. Garder sa concentration lui demanda des efforts, elle n’avait pas le souvenir, lors des spectacles de ses parents, que le public ait aussi peu prêté d’attention à ce qui se passait sur scène. Au fil des représentations, durant l’année qui suivit, elle réussit à faire abstraction. Mie Yee put se rendre compte qu’elle ne savait ni lire ni écrire, et avec Osianna, elles se chargèrent de le lui apprendre. Skye trouva la lecture ardue et l’écriture compliquée, non seulement Mie Yee lui apprenait le Mornien avec les idéogrammes, mais Osianna s’était mise en tête, voyant les progrès rapides de Skye, de lui apprendre les autres alphabets. Skye commença alors à apprendre le Cyriacan et à écrire pour la première fois, la langue de son père. De la langue des Lios, qui ne se parle pas mais se chante, Skye ne se souvient de vagues brides, lorsque sa mère tentait de lui apprendre les sortilèges-chantés de son peuple. La jeune fille découvrit l’amertume, en pensant que les chants du peuple de sa mère ne l’avaient pas sauvée, mais avait juste précipité sa mort. Sa mère avait essayé de chanter pour les défendre. Le coup de masse l’avait fait taire.


Dernière édition par Skye le Sam 13 Sep - 22:56, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Skye   Dim 11 Jan - 10:36

A ses quatorze ans, Madame lui fit poser, comme à chaque Fleur, un bijou au nombril. Ensorcelé, le bijou coûtait une fortune, presque autant que le mince collier en or qu’elle portait autour du cou, et avait pour but d’empêcher les grossesses et les maladies. Madame lui expliqua qu’elle n’avait pas eu la chance de posséder un tel objet, si cela avait été le cas, elle n’aurait jamais contracté sa maladie. Skye comprit alors pourquoi Madame ne couchait qu’avec Maadras, peu importait pour elle la vie de l’esclave, qui la regardait avec des yeux de chien fidèle, tant qu’elle y trouvait son plaisir. Le piercing annonçait également que Madame comptait la mettre, en plus d’être sur le devant de la scène, dans un lit. Il était temps que sa petite Fleur prodige se rende véritablement utile. L’angoisse saisit alors Skye. Chaque soir était une torture, une attente interminable, où elle ne savait si elle allait être achetée. Un noble le fit, pour son fils, un adolescent maladroit. Le père voulait offrir une nuit avec une vierge, pour dépuceler son fils, qu’il ne soit pas ignorant le jour de son mariage. Cette première fois fut un enfer pour Skye, malgré toute la théorie, elle fut incapable de faire ce qu’on attendait d’elle, révulsée et dégoûtée par le corps devant elle. Le jeune noble n’était pas vraiment sans expérience et s’appliqua à la pilonner à grands coups de reins, alors qu’elle se laissait faire, incapable de faire autre chose que de pleurer. Madame ne fut guère satisfaite et Skye fut punie pour avoir manqué à son devoir. Elle était une ingrate, Madame l’avait sortie de l’enfer, avait été bonne avec elle, et Skye était incapable de la remercier. Très vite, et après que Naletaine et Mie Yee le lui eurent confirmé, elle apprit que Madame pouvait garder un œil sur toutes les chambres. Les Fleurs, particulièrement les nouvelles, étaient surveillées, jusqu’à ce que leurs performances ne laissent plus à désirer. Sans cela, les punitions continuaient, allant crescendo. Skye ne fut pas la seule à avoir des difficultés. Azai refusa de se soumettre et le garçon fut violemment battu par un de ses clients. Si Maadras et Torek – que Madame avait jugé inapte à devenir une Fleur en raison de sa carrure et de son nez cassé suite à une bagarre avec une Fleur plus âgée - s’occupèrent de jeter le client à la rue, Madame ne permit pas qu’on appelle un guérisseur pour soigner Azai plus vite, elle voulait qu’il comprenne que la douleur ne prendrait fin que s’il s’appliquait. Skye demanda à Osianna de l’aider, elle ne voulait pas finir comme le Kariathi. La courtisane, car Madame refusait le terme de prostituée, l’initia, lui montrant comment respirer, bouger, et comment, si elle le pouvait, ressentir un peu de plaisir. Mie Yee lui prodigua ses conseils. Skye fit de même l’année suivante avec Yukina. Loiselle se débrouillait seule. En grandissant, Skye s’était rapprochée de Naletaine, s’éloignant des autres qui n’étaient pas encore des Fleurs. Et pourtant, son amitié avec Yukina et Loiselle se reforma lorsque Skye découvrit que Loiselle savait chanter et que Yukina, pour ne pas être en reste, avait appris à jouer de l’erhu, le violon Mornien. Pour faire plaisir à Madame, après que Yukina soit revenue en pleurs de son bureau, elles décidèrent de monter un petit numéro. Skye retrouva avec nostalgie l’ambiance partagée dans sa famille, cauchemardant à nouveau chaque fois qu’elle réussissait à trouver le sommeil. Les trois Fleurs réussirent à mettre sur pied une succession de chansons et de morceaux. Au fur et à mesure, leur représentation attira du monde, plaisant à la clientèle de bordel. Skye avait même insisté pour qu’elles se changent parfois entre deux morceaux. Pour autant, dormir lui était de plus en plus difficile. Les souvenirs de son enfance venaient la tourmenter, chaque fois le visage en bouillie de sa mère la faisait hurler. Elle songeait aussi à Piamat, aux autres, à son père. Dans un état de détresse infini, elle finit par s’épuiser, à tel point que Madame ordonna qu’elle cesse de chanter, de danser et de recevoir. Pour autant, Skye n’était pas dispensée de travailler pour le bordel. Pendant quelques semaines, elle dut apprendre à de futures Fleurs, achetées comme elle, ce qu’on attendait d’elles. Pour autant, elle continuait de se réveiller en pleine nuit, gémissant et pleurant. Ce fut Naletaine qui prit les choses en main. Le Fey s’agaça, la secoua et Skye finit par se confier. Elle s’en voulait d’être en vie. S’en voulait d’accepter son sort. S’en voulait de ne plus penser à sa famille aussi souvent qu’avant. Naletaine se contenta de l’écouter et de conclure que la vie, même en tant qu’esclave, valait la peine d’être vécue. Et si Skye était patiente, elle pourrait peut-être racheter sa liberté.
Il lui fallut plusieurs mois pour retrouver tout ce qui faisait son succès en tant que Fleur Elle mit à profit ce temps pour lire, empruntant tous les ouvrages qu’elle pouvait trouver dans le bordel. Sa soif de lecture s’alluma, à tel point que ses deux acolytes se demandèrent ce qu’elle pouvait trouver de si intéressant dans des morceaux de papier couvert d’encre. Skye commença à lire à voix haute pour les autres Fleurs. Bientôt, alors qu’à nouveau, elle recevait de la clientèle, et que son succès fut confirmé quand Madame lui attribua sa propre chambre, on lui apporta des livres. La rumeur s’était répandue, alimentée par les ragots des Fleurs, et les clients du bordel se mirent à lui offrir toute sorte d’ouvrages. Elle put ainsi se constituer une bibliothèque qui lui fit apprécier plus encore d’avoir ses propres quartiers. Certains clients lui demandèrent de lire pour eux, comme ils lui demandaient parfois de chanter ou de jouer de la musique. Un professeur de l’université discutait même de classiques morniens avec elle, tandis qu’une jeune noble, qui s’était entichée d’elle, aimait qu’elles récitent ensembles des poèmes ou rejouent des pièces célèbres. La réputation de Skye s’accrut également à mesure que son corps devint de plus en plus féminin, développant des courbes voluptueuses. Madame était fière de son acquisition et fière de son implication. Skye prit sur elle d’apprendre aux autres Fleurs, à celles qui le désiraient, à lire et à écrire. Yukina et Loiselle la secondèrent dans cette tâche. Pour autant, Skye n’avait pas oublié ce que Naletaine lui avait dit, et quand elle osa demander à Madame Okita combien il lui faudrait pour racheter sa liberté, elle déchanta. Même après cinq années passées à se vendre, elle n’avait toujours pas couvert son prix d’achat. Skye était une métisse magnifique et avait valu son pensant d’or. La jeune fille réalisa alors que si on l’avait vendue nue, s’était uniquement parce que le marché sur lequel elle se trouvait, était celui dédié aux esclaves pour les plaisirs charnels. La cruelle réalité de sa situation la frappa une nouvelle fois, alors qu’elle frissonnait de dégoût quand Madame lui asséna qu’elle aurait pu, déjà à dix ans, servir aux plaisirs de son maître et de quiconque aurait eu des droits sur elle. Cela n’entama pas sa détermination, et Skye redoubla d’efforts. Elle sortirait. La musique, les chansons et les livres lui rappelaient qu’il existait un monde en dehors de celui du Jardin et qu’elle en avait fait partie.

***

Elle tomba des nues quand Madame la revendit à l’âge de dix-sept ans. L’annonce arriva sans prévenir. Un de ses clients la rachetait pour lui seul et Madame avait cédé. Yukina, excitée, avança l’hypothèse que le client devait être follement amoureux d’elle et qu’il avait dû dépenser une fortune. Son nouveau maître vint la chercher et elle eut à peine le temps de faire ses adieux à ceux qu’elle considérait comme sa famille. Ce fut un nouveau déchirement pour elle. Son maître était un client régulier, le professeur qui discutait de littérature classique avec elle après leurs ébats. Ashreke Kurazaki était un éminent mage et professeur émérite au service de l’Empire, entièrement dévoué à son travail, n’ayant jamais eu d’intérêt pour le mariage ou la vie de famille. L’achat de Skye était incongru, mais il avança simplement qu’il aimait sa compagnie et qu’elle ne chercherait jamais à le détourner de ses travaux.
Installée dans la maison de son maître qui ne possédait qu’un serviteur muet pour s’occuper des tâches quotidienne, Skye se sentit seule et désœuvrée. Ashreke s’absentait souvent, parfois pendant de longues périodes, et elle n’avait personne d’autre à divertir qu’elle-même. Ojibei, le serviteur de son maître l’évitait et la considérait avec une aversion qui ne faisait aucun doute. Explorer la demeure d’Ashreke la satisfit pendant deux jours, la découverte du jardin l’occupa pendant deux jours de plus. Elle tenta de cuisiner ou d’aider Ojibei mais celui-ci se contenta de la chasser, rouge de colère. Elle pouvait chanter et jouer pour elle, mais cela n’occupait pas ses journées et ses soirées. Elle regrettait l’animation et la vie au Jardin. Ce qu’elle demandait, elle l’obtenait, Ashreke acceptait toutes ses demandes. L’ennui et la solitude ne la quittaient pas pour autant. Elle n’avait pas le droit de sortir sans son maître et celui-ci lui interdit de prendre contact avec les Fleurs. Elle n’avait pas besoin de retourner dans là-bas, avec la lie des bas-fonds. Skye se sentait insultée chaque fois qu’il mentionnait le Jardin comme s’il s’agissait d’un cul de basse fosse, mais elle ne savait comment le mage pourrait réagir si elle protestait. Quand il était là, il profitait de son corps, lui demandait de jouer ou de lire pour lui. A chacun de ses retours, il la couvrait de cadeaux, jusqu’à ce qu’elle ne sache plus quoi en faire. Ashreke se rendit compte de son ennui, probablement, et finit par lui donner accès à sa bibliothèque et par lui rapporter des livres, comme avant, plutôt que de lui offrir des robes et des parures qu’elle ne mettait que lorsqu’il était là. Skye se mit à dévorer livre après livre, perfectionnant sa lecture du Mornien, améliorant sa lecture des langues qu’elle connaissait. Elle impressionna son maître alors qu’elle lut un de ses traités, et quand elle découvrit ses travaux, elle lut ce qu’elle put pour se rendre utile. Ashreke n’était pas un mauvais maître, elle avait même l’impression que Yukina n’avait pas eu tort. Le Mornien semblait amoureux d’elle, l’aimant à sa façon, la traitant comme une amante plutôt que comme une esclave. Il était distrait, oubliait parfois de manger, mais elle admirait sa passion et sa dévotion. La tension et l’appréhension qui régnaient entre eux s’effaça alors que Skye prenait plaisir à la compagnie d’Ashreke, qui lui faisait oublier ce qu’elle avait été. Ce fut à tel point que le mage lui demanda de le seconder dans ses travaux. Skye prit des notes, en lus d’autres, et lui apporta ce qu’il demandait. Conquise, elle se comporta comme une amante à son tour et se prit à penser au bienêtre d’Ashreke, lui rappelant qu’il fallait qu’il s’arrête de temps en temps, qu’il mange. Elle sembla alors remonter dans l’estime d’Ojibei, qui fut disposé à la laisser fouler le sol de la cuisine quand elle venait chercher de la nourriture pour leur maître. Skye se glissa dans le moule et la routine de cette vie différente, devenant dépendante d’Ashreke, son monde tournant autour de lui désormais. Alors qu’elle s’impliquait dans ses travaux, elle en découvrit le but et accepta de l’aider lorsqu’il le lui demanda. Elle le laissa la tatouer un motif complexe sur le bras, alors qu’il essayait de mettre à profit sa théorie. Ashreke Kurazaki voulait prouver qu’il était possible de récréer un lien similaire entre deux Anamcharas, sans pour autant en subir les inconvénients, en pouvant puiser du mana dans une source désignée. Skye devint cette source. Son lignage Ethérie et Lios faisait d’elle une candidate idéale. Tous deux expérimentèrent les théories d’Ashreke, ajustant le lien, ajustant le motif sur son bras. Après deux années de travail commun, Ashreke retira le collier qu’elle portait, lui rendant sa liberté. Il souhaitait se marier avec elle, elle était son soleil, celle qui lui avait permis d’avancer, de prouver ses théories, qui l’avait sauvé de la morosité et de la défaite. Elle était elle aussi, le centre de son monde. Mais il comprendrait si elle préférait s’en aller, après tout, il n’était pas certain qu’elle l’aime autrement que parce qu’il était son maître. Skye fit le choix de rester, refusant de quitter cet homme bon et généreux, si aimant et prévenant avec elle, si passionné.

Leur mariage ne fut jamais célébré et les cinq années passées avec Ashreke eurent une fin tragique. Il fut invité à la cour impériale pour présenter ses travaux, sans Skye. Ashreke estimait qu’il était plus prudent de ne pas tout dévoiler et de la préserver. Skye se rangea alors à son avis. Ashreke revint radieux, l’Empereur était intéressée ; dès lors il se consacra avec d’autant plus de passion à ses travaux. Le peu d’influence que Skye avait sur lui disparut au fil des mois, et le joli trophée qu’elle avait représenté fut remisé dans un coin. Ashreke s’absenta de plus en plus longuement. Quand il revenait, il ne restait qu’un ou deux jours. L’Empereur Tar Sùrion avait mis à sa disposition des équipements, des assistants. Skye se sentit alors inutile et l’ennui s’immisça à nouveau dans sa vie. Ojibei la tolérait, mais l’esclave muet n’offrait pas vraiment de grande conversation. Skye ne s’était jamais vraiment intéressé à lui, et c’est le voyant attendre, assis, près de la porte de la cuisine, pendant trois jours d’affilés qu’elle comprit qu’Ojibei était différent. Elle se mit à chercher une explication, jusqu’à ce qu’elle voie la marque complexe qu’il portait partout sur son corps. Une marque si semblable à celle qui s’étendait sur son bras. Horrifiée, elle retourna le bureau d’Ashreke, cherchant des explications. Elle comprit avec horreur, angoisse, désespoir, qu’il l’avait trompée, piégée, trahie. Ojibei attendait son maître, vide de toute volonté qui lui serait propre. Skye ne portait peut-être plus son collier d’esclave, mais elle était à jamais liée au mage, et s’il le voulait, il pouvait la dépouiller de son libre arbitre. Son maître avait en sorte qu’elle l’aime, qu’elle ne parte pas de son plein gré, lui faisant croire qu’elle était seule, à l’origine de cette décision. Ce n’était pas le cas. La marque qu’elle portait n’avait pas qu’à voir avec l’idée d’être une source d’énergie magique, elle jouait aussi sur celui qui la portait. Son maître pouvait la manipuler à loisir. Le dégoût qu’elle ressentit surpassa de loin celui de sa première fois au Jardin, alors qu’on labourait son entrejambe. Elle s’en rendit malade, mais Ashreke absent, ne se rendit compte de rien, ou si ce fut le cas, ne s’en soucia guère.
Skye passa sa colère brisant des meubles, lacérant des robes, jetant ses bijoux par le fenêtre, attirant une foule de miséreux, coupa ses cheveux qu’il aimait tant. Quand Ashreke essaya de l’amadouer, elle lui jeta ses travaux au visage. Il se contenta d’user du lien et de la forcer à se calmer. Il la laissa là, vide. Skye se souvient surtout d’avoir été prisonnière de son propre corps, de n’avoir pu résister à une autre volonté que la sienne. Elle passa, elle aussi, ses journées à l’attendre. Ashreke revenait, profitait d’elle, et repartait. Un manège qui dura jusqu’à ce que le mage ne revienne pas. A sa place, ce furent des légionnaires armés qui entrèrent en force, prenant le contenu du bureau d’Ashreke, les regardant en peine. Leur chef signifia à Skye et Ojibei qu’ils devaient partir. Elle ignore encore combien temps avait passé entre les légionnaires et le petit groupe d’hommes d’armées qui n’eut même pas forcer l’entrée une nuit. Ojibei s’interposa, pour les empêcher de prendre les objets de valeurs et fut éventré sur le sol de la cuisine. Skye fut trainée, empoignée par les cheveux, résistant à peine. Rouée de coups, elle servit à ceux qui en eurent envie. Elle perçut à peine ce qu’on lui faisait. Sans doute lassés par sa passivité, peut-être pour la faire réagir, l’un d’eux la coupa. Inerte, elle fut lardée de coups dans les reins, avant d’être purement poignardée comme un prisonnier suriné par un autre. Agonisante, elle vit clairement le visage peiné de celui qui, se pensant miséricordieux, lui enfonça sa lame entre deux côtes, cherchant à mettre fin à son agonie en perforant un poumon ou son cœur. Elle fut laissée là, la respiration sifflante, toujours incapable de bouger, alors que la demeure où elle avait pensé avoir trouvé liberté et bonheur était réduite en cendres, et avec elle, les livres et travaux d’Ashreke. Elle faillit rire en se demandant si elle et Ojibei étaient aussi des travaux ?

Ashreke Kurazki fut accusé de haute trahison, écartelé et décapité en place publique. Sa tête termina en haut des portes du palais impérial : avertissement pour les ennemis de l’Empereur. Il se murmurait qu’Ashreke avait servi une faction tentant de démettre l’Empereur, fidèle à feu l’Empereur Chyrlian, dont Tar Sùrion avait mis fin au règne. Il ne fut pas le seul à avoir sa tête plantée sur une pique.
Skye eut plus de chance. Elle fut ramassée par ses anciennes camarades. Les Fleurs du Jardin avaient voulu la prévenir et étaient arrivées trop tard et pourtant à temps pour l’emporter.
En ouvrant les yeux, Skye avait découvert un parterre de Fleurs autour d’elle, veillant sur son sommeil et sa convalescence. Mie Yee qui avait vieilli et avait à présent des cheveux gris dans sa chevelure noire ; Naletaine et son physique si particulier ; Yukina qui tenait sa main les yeux rougis ; Loiselle qui dormait à côté d’un plateau repas vide ; Azai en retrait, adossé au mur dont elle croisa le regard. Il se leva gracieusement et sortit de la chambre. Skye comprit qu’elle était au Jardin, au milieu de ces « sœurs » chéries. Une bouffée de soulagement, de joie et d’amour la submergea. Yukina dut sentir qu’elle était éveillée. Skye croisa son regard d’améthyste et ce fut un véritable feu d’artifices dans la chambre alors que tous exprimaient leur soulagement de la voir enfin ouvrir les yeux, leur inquiétude vis-à-vis de son état, ce qu’ils avaient fait pour elle. Mie Yee finit par siffler et par faire sortir tout le monde. Skye avait besoin de repos, pas d’excitation. Seule avec la Fleur, Skye apprit ce qui était advenu d’Ashreke. La marque sur son bras ne chauffait plus, simple tatouage artistique sur sa peau dorée. Elle ne pleura pas ni n’exprima de chagrin. L’image qu’elle s’était faite d’Ashreke était morte quand elle avait découvert qu’elle n’était finalement qu’un cobaye avec une jolie voix. Elle avait pourtant passé cinq années auprès du mage. Cinq années loin du Jardin. Elle regrettait de ne pas avoir écrit, de ne pas être revenue. Mie Yee balaya ses regrets d’un revers de main. Une esclave obéit à son maître. Ashreke avait ordonné, elle n’avait pu aller à l’encontre de son ordre. Skye garda pour elle que même si elle l’avait voulu, elle ne l’aurait pu. Pas avec ce qu’il lui avait fait.
La courtisane lui apprit qu’elle avait dormi pendant près de deux semaines et qu’elle n’était franchement pas belle à voir. Skye pouvait déjà le sentir, son corps entier lui faisait mal. Elle avait un bras en écharpe, bandé jusqu’à ses doigts. Mie yee lui déconseilla de bouger ou de toucher son visage ; elle n’était plus une masse informe, mais elle était encore boursouflée et meurtrie. Osianna avait payé un guérisseur pour la sauver. Loiselle et Mie Yee l’avait trouvée et sortie des flammes. Les coups de couteaux avaient été une source d’inquiétude, Skye avait eu le temps de se vider de son sang. Le guérisseur avait dit qu’elle ne s’en sortirait peut-être pas, pas après avoir respiré autant de fumée et avoir été aussi malmenée. Mais Osianna avait insisté. Son état s’était amélioré mais elle était restée inconsciente jusqu’ici. Skye demanda pourquoi Osianna avait payé. Mie Yee lui raconta alors ce qu’elle avait manqué depuis son rachat. Madame Okita était morte l’année après son départ, suite à la maladie qui la rongeait. Maadras l’avait suivi dans la tombe l’année d’après. Osianna était la nouvelle Madame et Torek le nouveau Maadras. Mie Yee ajouta quand même que Madame ne prenait pas Torek pour son jouet. Madame préférait les femmes et Torek aimait surtout Azai à qui la vie de Fleur en convenait toujours pas. Torek n’avait pas non plus la même importance que Maadras. Le Drow était simplement le gros bras en charge de la sécurité. Osianna tolérait son amourette avec Azai. Elle leur avait manqué. Yukina avait essayé de la remplacer, prenant son tour le soir quand il fallait chanter ou danser. Elle avait son petit succès mais pas autant que Skye, elle avait encore des progrès à faire. Cela dit, elle avait sa propre chambre maintenant. Azai se contentait de se contorsionner et de faire des acrobaties le soir, et ne recevait plus de clients. Osianna en avait décidé ainsi après un énième incident qui avait failli lui coûter plus cher qu’un simple remboursement. Azai aurait pu le payer cher mais Torek s’était interposé. Le Drow et la Nouvelle Madame ne s’entendaient pas très bien. Elle ? Mie Yee avait souri. Elle avait toujours sa clientèle et sa chambre. Mais le reste pouvait attendre que Skye soit plus en forme. Madame ne devrait d’ailleurs pas tarder.
Osianna avait forci depuis cinq années. Skye la trouva vieillie, usée. Des rides étaient apparues sur son visage, mais son sourire était radieux. Elle était heureuse que Skye aille mieux, elle s’était inquiétée. Yukina ne cessait de pleurer depuis que Loiselle et Mie Yee l’avaient ramenée. Elle était désolée pour Ashreke. Skye lui répondit qu’il ne fallait pas. Osianna n’avait rien répondu d’autre que c’était aussi bien. Personne ne devait savoir que Skye avait appartenu à Ashreke qui était un traître. Elle pouvait rester autant de temps qu’elle le voulait. Osianna avait souri et lui avait dit qu’elle avait gardé sa chambre et ses livres. Madame Okita n’avait pas pu se résoudre à les jeter ou à les distribuer. Les Fleurs avaient d’ailleurs approuvé. La chambre avait servi, mais la bibliothèque de Skye était intacte. Touchée, Skye ne sut que dire alors.


***

Sa convalescence fut longue et pénible, durant près d’une année. Elle passa les mois suivant son agression allongée, ne pouvant pas tenir la position assise sans souffrir le martyr. Les fillles se relayaient pour qu’elles ne soient jamais seule, même les petites nouvelles qu’elles ne connaissaient pas venaient accompagner les Fleurs confirmées. Skye apprit que Yukina avait fait d’elle une légende et même si elle n’était pas toujours au mieux de sa forme, elle s’efforçait de répondre au mieux à leurs questions. Elle se tut quant aux véritables raisons qui poussèrent Ashreke à la racheter. Yukina avait dépeint une fable digne des romans les plus naïfs que Skye possédait et que la jeune fille adorait. Azai se chargeait de chasser les Fleurs qui insistaient trop. Le Kariathi avait changé, et Skye, qui n’avait jamais été proche de lui, le devint. Azai semblait colérique mais il détestait simplement sa situation. Il allait mieux depuis Torek. Il avait emprunté des livres à Skye, quand elle était partie, il s’en excusait. Azai lui tint compagnie chaque soir, alors que les rires, la musique et parfois des soupirs de plaisir leur parvenaient. Il arrivait après ses représentations, parfois encore en tenue. En journée, quand Skye put se redresser et bouger un peu, il l’aida à tenir debout et à bouger. Nelataine passait ses heures de libre avec elle, il se chargea de la rendre à peu près présentable. Etrangemment, Yukina ne venait que peu.
Quand elle fut suffisamment remise, Skye commença à s’ennuyer ferme. Elle pouvait sortir de sa chambre et elle arpentait les arrières du Jardin. Osianna lui avait déconseillé de se montrer en salle. Elle était encore trop marquée et ses cheveux n’avaient pas encore complétement repoussé. Commençant à trouver le temps long, elle proposa son aide en cuisines. Elle n’y avait pas mis les pieds depuis cinq ans et l’avait moins fait après être devenue une Fleur. Les très jeunes futures Fleurs qui ne recevaient pas de clientèle y travaillaient, comme elle quand elle était arrivée. Il y avait aussi d’autres esclaves, généralement de la main d’œuvre bon marché, payée peu chère parce que mutilée. Shen était le plus vieux des esclaves, l’Ai-Esu avait dû être beau, mais Skye l’avait toujours connu avec de profondes marques de fer rouge en travers du visage et deux doigts en moins. Il régnait en maître sur la cuisine et c’était encore le cas, malgré le changement de Madame. De ceux que Skye avait connu, seul Shen et trois autres esclaves lui étaient familiers. Les autres visages lui étaient inconnus. Shen la prit sous son aile, restant patient alors qu’elle bougeait à la vitesse d’une ancienne à l’âge centenaire. Sous sa houlette, elle apprit à cuisiner, à vraiment cuisiner, et non plus seulement à préparer du riz ou des nouilles, où à simplement découper ou éplucher des légumes. La cuisine lui permit de retrouver la dextérité qu’elle pensait avoir perdu avec sa main aux doigts cassés et de pouvoir survivre si jamais le personnel disparaissait. Elle passa moins de temps à la lingerie, laver le linge et les draps était une tâche qui lui plaisait moins, mais elle ne refusa jamais quand on le lui demanda. C’est en accompagnant deux jeunes futures Fleurs, Usami et Séthi, qu’elle apprit pourquoi Yukina l’évitait. Si la Fleur avait fait d’elle une légende, elle disait aussi partout que Skye n’avait pas su garder sa place auprès de celui qui l’avait rachetée et sortie du Jardin. Usami confia à Skye qu’elle savait que l’ancienne Fleur n’avait pas choisi de se faire taper dessus et que tout le monde savait que la tête de son acheteur avait fini au-dessus des portes du palais impérial. Skye passa outre et continua d’aider à faire fonctionner le bordel. Elle reprit même ses lectures et aida Mie Yee a apprendre aux futurs Fleurs et aux Fleurs qui ne savaient pas, à lire et écrire, ne serait-ce que pour qu’elles puissent écrire leurs noms. La nouvelle Madame se montrait peu, mais quand elle le faisait, elle était ravie, et participait parfois aux séances de lecture. Yukina se montra une fois et quand Skye eut fini de lire, elle lui demanda si finalement, son agression n’était pas une bonne chose. Dommage, si elle avait été plus abîmée, elle n’aurait plus jamais eu à se vendre. Usami, qui semblait s’être prise d’affection pour Skye jeta un livre à la figure de Yukina en lui criant des insanités que Skye n’avait pas entendues depuis longtemps, en Esgaléen. Yukina allait s’en prendre à la jeune Fleur quand Skye s’interposa. Elle n’était peut-être plus une Fleur, mais elle n’allait certainement pas laisser une Fleur confirmer frapper une enfant. L’entrée de Torek mit fin à cette petite crise. Torek lui promit de ne pas rapporter l’incident à Madame. Skye le remercia, ne sachant trop si le Drow attendrait quelque chose en retour. Ce ne fut jamais le cas. Elle se contenta alors de lui donner à goûter ce qu’elle faisait, quand elle n’avait pas Shen, Azai ou Usami sous la main.
Un soir, elle se rendit compte qu’elle était guérie quand elle joua et chanta pour les petites Fleurs une série de vieilles chansons Morniennes. Sa voix avait dû porter et elle eut bientôt plus de spectateurs que prévus. Elle continua ainsi à chanter et en plus des leçons de lecture, elle s’impliqua dans les leçons de musique et de chants donnés par Loiselle. Skye avait le sentiment de devoir se rendre utile. Après tout, elle était logée et nourrie, participer n’était qu’un juste retour. Elle continua de chanter et jouer, redécouvrant le plaisir de la musique et du chant. Chanter lui avait manqué. Elle ne l’avait plus fait de son plein gré depuis Ashreke. Osianna vint la chercher un soir. Elle ignorait qui avait parlé, mais certains des clients de Skye avaient entendu parler de son retour. Osianna la priait, si elle le voulait bien, d’aller chanter en salle. Face à l’hésitation de Skye, elle n’insista pas ce soir-là.


Osianna revint plus tard avec la même proposition. Skye avait eu l’intention de refuser. Elle était libre, elle pouvait partir quand elle le voulait, elle n’avait pas à se produire devant un public dont l’intention était en suite de s’envoyer en l’air avec leurs hôtes. Elle n’avait pas envie qu’on possède son corps contre une poignée de pièces d’or. Madame Osianna se fit un malin plaisir à lui énoncer ce qu’elle pensait avant de lui montrer la note du guérisseur. Et de lui rappeler que personne ne savait qu’elle était libre, que les preuves étaient parties en fumée et que la seule personne pouvant confirmer ses dires était morte. Elle avait le choix. Elle pouvait continuer de travailler pour le Jardin comme elle le faisait, mais elle rembourserait sa dette dans une dizaine d’années. Ou bien elle pouvait redevenir une Fleur et partir au bout de cinq ans. Elle laissait à Skye le temps de la réflexion.
A la leçon de lecture suivante, Yukina entra comme une furie, reprochant à Skye d’être une ingrate. Osianna l’avait sauvée, l’avait nourrie, vêtue et logée, alors qu’elle aurait très bien pu la laisser crever ou la renvoyer dès que Skye avait été capable de s’occuper d’elle-même. Mie Yee mit fin à la diatribe de la Fleur en la giflant. Jamais Skye n’avait vu la courtisane perdre patience ici, ni même lever la main sur autrui. Yukina s’effondra en larmes et les Fleurs et apprenties Fleurs présentent sortirent de la pièce, jetant parfois des regards inquiets derrière elles. Mie Yee attendit qu’elles soient toutes sorties pour menacer Yukina des pires horreurs si elle ne cessait pas de se comporter comme la dernière des imbéciles. Skye et Mie Yee l’écoutèrent alors qu’elle pleurait. En voyant Skye partir, Yukina avait espéré que la même chose lui arriverait. Qu’elle serait rachetée et qu’elle n’aurait plus à vivre comme une prostituée à travailler pour Madame, qu’une vie meilleure était possible. Mais Skye était revenue. Et tout ce qu’elle avait pu avoir avait disparu. Les espoirs de Yukina s’étaient envolés. Mie Yee lui asséna qu’être une petite garce amère ne changerait rien à sa situation et qu’il n’y avait rien de mal à gagner son pain en utilisant ses talents et son corps. Skye prit alors le temps de consoler Yukina, lui pardonnant ses paroles acerbes. La Fleur aurait peut-être plus de chance qu’elle. Et si elle voulait partir, peut-être qu’Osianna accepterait de la laisser racheter sa liberté. Yukina pourrait alors quitter le Jardin et faire ce qu’elle voudrait. Cela prendrait sans doute du temps, mais avec un peu de volonté, Yukina pourrait y arriver. Après tout, elle avait sa propre chambre maintenant non ?
Skye ne mentionna jamais ce que Ashreke avait pu lui faire, pas plus qu’elle ne mentionna la proposition d’Osianna devant Yukina. Elle n’en parla qu’à Azai, qui s’insurgea mais qui lui conseilla d’accepter. Cinq années valaient mieux que dix.
Skye accepta donc. Elle n’avait pas vraiment d’autre choix. Elle était sans le sous et ne savait pas où aller. Retourner en Esgal ? Il ne restait personne là-bas pour elle. Il n’y avait aucun endroit à retrouver. Rien ne l’y attendait plus. Elle n’avait que les vêtements qu’Osianna lui avait donné sur le dos. Si elle quittait le Jardin, elle n’avait plus qu’à mendier. Azai avait peut-être raison, cinq années valaient certainement mieux que dix. Skye n’était cependant plus aussi naïve qu’avant. Elle avait déjà été suffisamment manipulée par Ashreke, par Madame Okita, pour ne pas imposer la rédaction d’un contrat dont la validité serait attestée par un clerc de l’Empire. Osianna avait peut-être été une mentore et une amie, Skye avait parfaitement compris qu’elle avait été piégée.



Dernière édition par Skye le Mar 15 Aoû - 23:58, édité 1 fois
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Skye
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MessageSujet: Re: Skye   Mar 15 Aoû - 23:57

Son retour en tant que Fleur fut à la fois facile et incroyablement dur. Jouer et chanter devant le public du Jardin n’avait rien d’ardu, ce fut même plaisant pour Skye de retrouver la scène. Elle aimait cela et elle eut l’impression que les habitués du Jardin apprécièrent véritablement son retour. Les numéros de danses lui demandèrent de fournir un peu de travail en amont, elle qui n’avait pas dansé depuis longtemps. Osianna accepta même qu’elle danse à l’Esgaléenne, avec un costume de perles et de tissus, laissant parfois peu de place à l’imagination, alors qu’elle se déhanchait et faisait vibrer les perles sur son costume. Le plus difficile fut d’accueillir à nouveau des clients dans sa couche. Personne ne l’avait touchée intimement depuis Ashreke et elle n’en gardait pas un souvenir agréable. Les premières soirées furent pénibles et elle dut se rappeler tout ce que Osianna lui avait enseigné pour ne pas décevoir ses clients. Elle retrouva d’anciens clients réguliers qui posèrent des questions auxquelles elle ne répondit jamais. Il n’y eut que la jeune noble, Liên Thi pour ne rien demander d’autre que la lecture de poèmes d’un recueil qu’elle lui apporta, avant de la toucher comme si elle touchait Skye pour la première fois, ne posant aucune question sur les cicatrices qui ornaient maintenant ses reins.
Les livres affluèrent avec ses clients, les habitudes, même cinq années, avaient la vie dure. Sa bibliothèque s’agrandit, et la vie au Jardin semblait avoir repris comme si les années avec Ashreke n’avaient jamais existé, comme si elle n’était jamais partie. La routine reprit comme si Skye n’avait jamais rien vécu d’autres. En journée, elle s’occupait en cuisine, même si elle n’avait pas vraiment besoin de le faire, elle aidait toujours les petites Fleurs, et donnait des leçons de lecture et d’écriture, parfois de chant et de musique. Elle répétait pour ses numéros du soir, s’occupait de ses costumes. Trois à quatre soirs par semaine, elle se produisait sur scène, seule ou accompagnée, accompagnant parfois une autre Fleur en musique ou en chansons. Elle recevait parfois plus d’un client par soirée, dépendant du prix qu’ils payaient. Lorsqu’elle se savait prise pour la soirée entière, parfois la nuit, elle se sentait soulagée de ne pas avoir à changer ses draps, sa tenue, à se laver et se parfumer. Parfois, lorsqu’un client payait une somme conséquente, elle savait qu’elle mangerait en tête à tête avec lui et passerait la nuit ou autant de temps qu’il le faudrait avec elle. Plus rarement, on la demandait en journée. Elle acceptait. En journée, ses clients l’emmenaient à l’extérieur, pour quelques heures. Elle devait vivre ainsi pendant cinq ans. Cinq années où Osianna prendrait une partie de son salaire pour couvrir ses dettes et les dépenses courantes pour que Skye puisse vivre au Jardin. Cinq années où Skye devrait mettre de côté chaque pièces restantes pour pouvoir quitter le Jardin avec un petit pécule. Cinq années pour trouver ce qu’elle voulait faire.



***



Elle avait acheté son propre luth, elle n’avait pas pu résister. Mais avec un luth, elle serait capable de jouer et chanter pour gagner un peu d’argent quand elle quitterait le Jardin. Son départ n’était pas encore prévu. Elle était encore loin d’avoir les économies suffisantes. Elle avait parfois dû dépenser ce qu’elle avait pu mettre de côté pour s’acheter des effets personnels, qui n’appartiendraient pas au bordel. Des effets dont elle aurait besoin quand elle partirait. Mais son départ n’était pas encore possible. Elle avait remboursé les frais du guérisseur au bout de deux ans. Osianna avait vraiment dépensé une fortune pour la soigner, sa convalescence avait été longue, les frais n’avaient fait qu’augmenter. Son salaire n’était maintenant plus qu’amputer de la part de frais courants. Osianna prenait une contribution pour le linge, la nourriture, comme une sorte de loyer. Skye avait un petit pécule à la fin de chaque mois, mais rien de véritablement conséquent pour pouvoir partir et vivre confortablement. Elle avait également pris conscience qu’elle ne possédait rien. Ses maigres économies passèrent alors dans l’acquisition de vêtements, de chaussures, mais aussi d’effets personnels comme un peigne, une pince à cheveux, de quoi se laver, d’un sac. Et puis, elle avait finalement acheté un luth, songeant à un moyen de pouvoir avoir une rentrée d’argent. Elle savait qu’elle ne voulait plus se prostituer. Elle serait libre de faire ce qu’elle voulait. Elle avait à présent quelques idées, mais rien de véritable concret ou même réalisable. Skye ne partageait pas ces pensées là avec les autres Fleurs, pas même avec Azai ou avec Shen. Skye continuait d’apprendre auprès de ce dernier, cuisiner était un moyen d’avoir la paix au Jardin. Shen était comme un cerbère quand Skye était en cuisine. Elle pouvait alors profiter d’un peu de solitude et de calme. Elle se demanda si elle serait suffisamment bonne pour parcourir les routes, comme ses parents, et vivre de sa musique. Elle savait cuisiner et pouvait se nourrir par elle-même. Indécise, Skye préférait garder tout cela secret.
Elle ne s’en ouvrit qu’à une seule personne, et une des plus inattendues. Depuis trois mois, Skye avait un étrange et excentrique client régulier, un dénommé Ciar. Ciar faisait jaser les Fleurs comme jamais. Il l’avait choisie un soir et n’avait demandé que des chansons, et en particulier celle de la Fiancée du Tigre, une vieille chanson Mornienne. Skye l’avait chantée juste avant pour la salle du Jardin. Elle l’avait chantée une seconde fois pour lui. Elle terminait généralement leur tête à tête avec cette chanson, chantée ou simplement jouée. Ciar ne la touchait jamais. Quand elle avait voulu initier ce qu’on attendait normalement d’elle, il l’avait simplement repoussée en lui demandant une autre chanson. Par deux fois, il l’empêcha de le toucher. Skye n’eut pas besoin de plus pour comprendre. Celui-là aimait l’écouter et c’était tout. Au début, il la regardait à peine. Elle n’avait pas à se dévêtir ou à danser, seulement à s’assoir et à chanter pour lui. Elle lui apportait parfois de quoi boire ou manger, dépendant de ce qu’il choisissait. Elle ne posait pas de questions et ne cherchait pas à faire la conversation. Il n’en avait clairement pas envie. Ciar vint une fois, puis deux, puis trois... Il était régulier. Il venait une fois par semaine depuis trois mois. Il payait rubis sur l’ongle et n’avait jamais un mot plus haut que l’autre. L’excentrique client avait fait parler de lui quand elle avait dit qu’il ne lui demandait rien de plus que de chanter. Ciar ne disait rien, se contentant de boire ou de grignoter du bout des lèvres ce qu’elle lui servait, l’écoutant pendant une heure, deux ou trois. Skye remarqua qu’il observait parfois la pièce, ses yeux sombres s’attardaient partout. Au bout de deux mois, ses yeux s’attardaient sur elle. Plusieurs fois, elle eut l’impression qu’il allait parler, mais c’était comme s’il se refusait à le faire. Il fallut qu’il la trouve en train de lire pour qu’il ouvre enfin la bouche et daigne lui parler pour lui demander autre chose que des chansons. Ciar l’avait surprise, en étant introduit par Usami, qui avait dû le conduire jusqu’à sa chambre. Skye n’attendait normalement pas de client, mais Usami avait dit que Madame n’avait pas pu refuser à Ciar de la voir. Skye avait renvoyé Usami avec un sourire, ça n’était pas grave. Ciar n’était pas le genre de client qui la dérangeait, au contraire. Ciar était un client, qui bien qu’excentrique, était relaxant. Elle n’avait pas à se dévêtir, à faire semblant de prendre du plaisir avec lui, de crier son nom comme s’il était capable de lui faire tourner la tête en deux coups de reins. Le silence entre eux était tout aussi bienvenu, quand Skye s’y était fait. Le livre avait comme déclenché quelque chose chez Ciar. Il avait eu l’air surpris de la voir avec l’ouvrage entre les mains. Nouveau cadeau de Liên Thi. Elle avait ri, sans retenue en voyant sa tête, qui d’habitude n’exprimait rien, et qui pendant un bref instant, eut un air de surprise et d’incompréhension totale, avant de reprendre son inexpressivité habituelle. Elle ne serait jamais permise de rire ainsi avec un autre, mais elle savait qu’il ne lui en tiendrait pas rigueur. Elle lui avait simplement demandé s’il avait cru que sa bibliothéque était uniquement là pour la décoration. Il avait répondu que oui et demandé si elle avait tout lu. Skye avait tout lu, parfois deux fois plutôt qu’une. Sa collection était éclectique. Oui. Elle prenait les livres qu’on lui offrait, peu importait le sujet. Plusieurs langues ? Elle en lisait au moins trois et en parlait deux plus, bien qu’imparfaitement. Dès lors, Ciar choisissait parfois un ouvrage et le commentait, l’invitant au débat ou simplement à l’échange. Elle continua de jouer et de chanter pour lui, mais elle existait à présent et n’était plus qu’une simple prostituée capable de mieux chanter que la moyenne. Ciar vint parfois plus d’une fois par semaine, et les Fleurs jetaient des regards amusés à Skye lorsqu’elle l’escortait elle-même jusqu’à ses quartiers. Surnommé le Galant, les Fleurs connaissaient l’excentricité du client et s’en amusaient. Il n’y eut que Yukina, que Osianna avait dû cacher quand il s’était avéré que la Fleur était enceinte, pour être acerbe et demander si Skye ne devenait pas trop vieille et si ses charmes ne commençaient pas à faner pour que ce Ciar ne la touche pas. Yukina s’ennuyait depuis qu’elle était reléguée à vivre dans l’ombre. Skye se contenta de sourire. Avec un enfant à élever, Yukina devrait peut-être apprendre à s’occuper d’elle et non pas des autres.
Ciar prit une place à laquelle elle ne s’attendait pas. D’autant plus que Liên Thi, sa noble poétesse avait cessé de venir après s’être mariée. Elle avait fait ses adieux à Skye qui avait tout de même apprécié passer du temps avec elle. Ciar devint alors son seul client véritablement excentrique et le seul qui parlait avec elle sans insinuer que tout ce qu’il voulait, était de la prendre dans tous les sens ou comme une chienne. Skye lui livra parfois des morceaux de son histoire et lui confia qu’un jour, elle aimerait sortir d’ici, quitter le Jardin. Elle s’y employait. Pour faire quoi ? Pourquoi ne pas ouvrir sa propre auberge ? Sans prostituées. Juste un endroit où elle pourrait cuisiner en paix et chanter. Si elle savait cuisiner ? Bien sûr. Il mangeait ses plats depuis le début, enfin si on pouvait appeler ça manger. Non, elle ne comptait pas être une Fleur toute sa vie. Elle n’était pas née esclave. Elle lui parla même de son enfance, parfois, mentionnant le désert ou la côte. Il lui apporta une fois, un recueil de chansons, de vieilles chansons. La Fiancée du Tigre en faisait partie. Ciar aimait cette chanson et Skye la connaissait par cœur, tant et si bien qu’elle se surprenait parfois à la fredonner. Quand elle le faisait, les Fleurs souriaient ou riaient. Le Galant était décidément partout, même Osianna s’en amusait. Si tous les clients étaient comme lui, peut-être que Skye pourrait rester ?

Il la toucha, doucement, tendrement. Elle ne s’y attendait pas. Elle jouait distraitement du luth alors qu’il était silencieux. Il avait fini par la regarder. Il la couvait de regards intenses, qui ne duraient parfois que l’espace d’un battement de cils, depuis quelques semaines. Il repoussa son luth, posant l’instrument sur le sol, doucement, presque sans bruit, alors qu’une main glissait dans ses cheveux. Skye sentit son pouls s’accélérer. Il l’embrassa. Pas comme les autres. Elle n’avait jamais été embrassée comme ça, si doucement, avec autant de tendresse et de passion. La plupart des clients ne prenaient même pas la peine de l’embrasser. Lui, il le faisait comme si elle était son amante. Du moins s’était ainsi qu’elle imaginait un baiser entre deux amants liés par la passion et l’amour. Il la laissa rouge et le souffle saccadé, alors qu’il ôtait ses vêtements, sans précipitation. Skye se contenta de le regarder. Il lui ôta les siens, l’effeuillant doucement, embrassant sa peau mise à nue. Son souffle chaud sur la peau de son cou lui arracha un soupir qui n’était pas feint. Il prenait son temps, la touchant délicatement, comme si elle allait se briser entre ses doigts. Elle pouvait le sentir contre elle, tendu, presque fiévreux de désir, mais il se contrôlait. Elle n’eut rien à feindre. Il lui prit soin d’elle, lui donnant du plaisir avant de prendre le sien. Il ne tiqua pas ni ne recula quand ses doigts touchèrent ses cicatrices. Quand il eut fini, il ne se leva pas pour partir. Au bout de quelques instants, il lui demanda la fiancée du Tigre. Elle le fit, jouant à moitié nue et échevelée pour lui.
Chacune de leurs rencontres devraient se passer ainsi. Chaque fois qu’il la touchait, elle avait l’impression d’être choyée et aimée. Peut-être remplaçait-elle celle qu’il aimait ? Qu’elle lui ressemblait et qu’il la traitait comme si elle était l’objet de son amour. Elle ne poserait jamais la question. Cela ne se faisait pas. Ils parlaient toujours, avant ou après. Ou plutôt, elle parlait et il l’écoutait. Il lui semblait qu’il souriait parfois, quand elle plaisantait. Et puis quand elle sentait qu’elle l’agaçait, elle chantait et jouait du luth. Il se mit à fréquenter plus souvent encore l’établissement. Elle attendait sa venue comme si elle était amoureuse de lui. Elle dut se faire violence, se rappelant ce qu’elle était. Il payait chaque fois qu’il montait avec elle. Il payait et elle le laissait faire ce qu’il voulait. Il n’y avait rien de plus. Rien. Elle ne laissait personne lui dire qu’il devait l’aimer. Qu’il allait la racheter. Ashreke lui avait suffisamment menti. Elle n’avait pas besoin de se faire des idées et de rêver. Elle s’en sortirait seule. Et pourtant, elle aimait ses entrevues, même si lorsque la porte se refermait sur lui, elle se sentait plus triste que jamais. Elle devait partir ou elle finirait comme Mie Yee : à attendre que l’amour de sa vie paye plus cher, une seule fois. Une seule petite fois pour emporter la Fleur. C’était trop douloureux. Elle avait suffisamment eu mal comme ça. C’en était assez.



***


Hitokage était sinistre sous la pluie. Il pleuvait depuis un mois déjà. Tout était trempé. Elle s’abritait là où elle le pouvait, s’installant pour jouer et chanter. Ses recettes étaient maigres. Elle avait parfois faim, mais elle préférait cette vie à celle de fille de joie, si luxueux soit le cadre. Elle avait quitté le Jardin à la mort d’Osianna. Madame avait été retrouvée morte dans son office, la tête dans l’or et les comptes. Yukina et son enfant à naître avaient disparu cette nuit-là. Il n’y avait aucun doute que Madame était morte assassinée. Elle était en pleine santé, rien de naturel n’aurait pu causer sa mort. Quant à Yukina, certaines Fleurs avaient chuchoté que c’était elle qui avait tué Madame. Ils se chuchotaient aussi que Yukina était probablement morte, que sa grossesse lui avait attiré des ennuis. Ou bien Madame s’était débarrassée de la Fleur ? Les rumeurs allaient bon train et la confusion régnait en maîtresse sur le bordel. Skye n’avait foi en aucune de ses rumeurs et préférait les ignorer tout comme elle avait appris à ne pas avoir envie de poser des questions et de chercher des réponses. La dernière fois qu’elle s’était montrée curieuse, elle avait fini lardée de coups de couteaux, un bras et des doigts cassés, sans compter les bleus. Elle n’avait eu qu’une envie : partir. Ciar avait disparu lui aussi, brutalement, comme ça. Il avait simplement cessé de venir. Une des Fleurs lui avait dit qu’elle l’avait aperçu, qu’il avait l’air d’aller bien. Il ne venait simplement plus. Peut-être avait-il finalement trouvé la paix avec celle qu’il aimait ? Ou avait-il fait le deuil de cet amour ? Skye se posa des questions, et se rendit furieuse contre elle-même quand elle se rendit compte qu’elle se comportait comme une adolescente éconduite. Il fallait qu’elle parte. Si un autre Ciar venait et la choisissait, elle n’était pas certaine de pouvoir le supporter. Elle ne supportait plus qu’on la touche, faire ce métier était devenu trop pénible. La mort d’Osianna, si tragique et brutale soit-elle, avait été une opportunité. Skye avait saisi sa chance, n’attendant pas que la faction de la pègre locale qui profitait des revenus du Jardin ne pointe son nez pour mettre au clair cette histoire de Madame morte et de prostituée enceinte portée disparue. Mie Yee et Loiselle avaient essayé de la retenir, mais elle avait refusé. Azai lui avait mis entre les mains la copie du contrat qu’elle avait passé avec Osianna et que Madame gardait dans son bureau. Il ignorait s’il y en avait une autre, mais si ça n’était pas le cas, personne ne saurait que Skye était partie avant la fin. Skye voua une gratitude éternelle au Kariathi qui se contenta de lui dire de filer. Elle put faire ses adieux, prit son petit paquetage et son luth et quitta le Jardin.
Elle n’était pas allée bien loin, mais la capitale impériale était immense, et elle pouvait choisir le quartier où elle passerait ses journées, ses nuits, et ne croiser aucun des visages qu’elle avait pu voir au Jardin ou depuis les fenêtres de l’établissement. Elle s’installait près des lieux de passages, dans des avenues commerçantes pour jouer et chanter. Elle avait parfois été chassée et avait pris note de ne pas revenir. Rapidement, elle fit partie du paysage. Dans l’étui de son luth qu’elle plaçait devant elle, les passants jetaient des pièces qu’elle récoltait régulièrement. Les pièces s’ajoutaient au petit pécule avec lequel elle était partie. Mais elle savait que l’argent de sa bourse diminuerait vite et qu’elle allait devoir trouver autre chose. Trouver un endroit où dormir et garder une certaine hygiène furent deux tâches difficiles. Les premières nuits qu’elle passa dans la rue n’eurent rien de plaisant et elle dormit à peine. Elle finit par apprendre à se glisser dans les arrières cours et les jardins pour passer la nuit à l’abris, invisible. Elle partait avant qu’on puisse la surprendre. Ses nuits étaient courtes. Au début, cette vie fut nouvelle, et même si elle était difficile, elle lui plaisait. Skye chantait et jouait du luth, elle n’avait rien d’autre à faire que de s’occuper d’elle-même. L’argent ne manquait pas et elle pouvait manger à sa faim. Elle ne faisait aucune extravagance et ne choisissait que de payer pour des plats ou des denrées communes et peu chères. Elle réussit à passer deux mois ainsi, se glissant dans une vie où elle faisait partie du paysage et où elle pouvait passer des heures entières à être invisible aux yeux du monde. Elle qui n’avait jamais connu autre chose que de devoir se mettre à nu devant des étrangers… Elle y trouvait une forme de paix. Elle n’était pas la seule à mendier. Elle se méfiait des autres mais elle les observa. Skye apprit ainsi à éviter les patrouilles de la garde qui chassait ceux qui dormaient sous les porches. Elle apprit à se laver dans les lavoirs publics, aux aurores, quand la capitale trouvait un peu de paix. Elle fit la connaissance de certains commerçants qui lui donnaient leurs restes, pouvant alors manger gratuitement. Le propriétaire d’une petite auberge lui accorda même de pouvoir venir chanter le soir en échange d’un lit propre ou d’une assiette, parfois les deux, si la clientèle affluait grâce à ses chansons. La solitude fut le plus pesant au début, et elle eut parfois envie de retourner au Jardin, de retrouver sa chambre et ses livres, la présence rassurante des autres. Elle y revint une fois pour trouver le Jardin fermé. Elle n’avait nulle part où aller et elle ignorait où pouvaient être parties les autres Fleurs.
La saison des pluies la surprit. Son argent diminua jusqu’à ce qu’il ne lui reste rien, puisqu’elle fit l’erreur de vouloir dormir au sec. Elle dut alors se débrouiller pour pouvoir manger, au moins une fois par jour, comptant chaque pièce qui tombait devant elle. Elle dut apprendre à être trempée et avoir faim. Elle devait à tout prix préserver son instrument qui lui permettait de gagner cet argent. Elle n’avait pas les moyens de faire remplacer les cordes si celles-ci venaient à être gâtées par l’humidité. Elle n’avait pas pensé que le temps changerait ainsi. Elle avait passé toutes ses saisons des pluies bien à l’abri. Elle songea à l’hiver et faillit perdre courage. Elle refusait de se vendre à nouveau, même si elle savait qu’elle serait payée plus cher. Elle savait aussi que dans la rue, son prix valait moins que lorsqu’elle était une Fleur. Il n’y avait aucun prestige ici, et si elle tentait d’être présentable, elle était loin d’être la courtisane fardée et parée de beaux atours qu’elle avait été. Elle commença à regretter sa décision, avant de se rappeler que le Jardin n’existait plus.
Il la retrouva alors qu’elle jouait distraitement, s’abritant d’une énième averse sous un proche. Elle grattait les cordes de son instrument plutôt que de véritablement jouer, chantant parfois une note ou deux. Les passants fuyaient pour se mettre au sec dans les échoppes les plus proches ou chez eux. Les grands parapluies colorés que portaient les habitants de la capitale étaient tous grisâtres et boueux sous les averses torrentielles qui trempaient Hitokage, jusqu’à ce que ses égouts débordent et refoulent dans les quartiers les plus pauvres. Skye ne s’aventurait pas dans les faubourgs dont l’état de délabrement lui faisait penser à un sinistre cimetière, pas plus qu’elle ne mettait les pieds dans les quartiers les plus riches. Elle en aurait été chassée. Elle trainait à la périphérie, dans les quartiers où la populace moyenne vivait. Elle ne gagnait qu’un petit pécule par semaine, mais elle avait appris à s’en contenter. Elle avait ses lieux de prédilections, mais aujourd’hui, le ciel avait décidé déverser toutes ses eaux. Les passants ne s’arrêtaient pas. Elle ne pouvait aller trouver l’aubergiste qui la laissait jouer, elle y avait été hier soir. Elle se refusait à y aller trop souvent, craignant que sa situation ne donne une forme de pouvoir sur elle au tenancier de la place. Elle irait se trouver un abri de jardin ou un petit appentis pour y passer la nuit.  
Une ombre plana au-dessus d’elle. Skye leva les yeux pour voir une silhouette familière et un visage qu’elle n’aurait jamais cru revoir. Son cœur fit un bon dans sa poitrine. La honte arriva aussitôt. Il l’avait longtemps cherchée hein ? Elle détourna le regard, s’apprêtant à se lever et partir. Elle ne se vendait plus. Elle ne recommencerait pas pour lui. Elle se contenta de lui dire qu’elle ne faisait plus ce travail. Ses mains se resserrèrent sur son luth. Elle n’osait même pas le regarder. Ciar se tenait devant elle après des mois d’absence. Elle avait du mal à croire qu’il l’avait cherchée. Il avait cessé de venir au Jardin du jour au lendemain. Elle prit pourtant la main qu’il lui tendait. Elle se releva. Elle prit soin de ranger son luth, avant de prendre son sac et de le suivre. Elle essaya de rester digne. Sa dignité souffrit quelque peu par la suite.

Il les emmena dans une auberge où elle put sécher et manger à sa faim. Il lui offrait le repas. Elle ne se fit pas prier. Elle ignorait quand elle pourrait à nouveau manger chaud. Elle avala quatre copieux bols de nouilles, avalant jusqu’aux dernières gouttes de bouillons épicé. Sa dignité et sa grâce en prirent probablement un coup. Skye ne fit aucune manière pour manger et le fit sans les gestes élégants qu’elle avait au bordel. Elle garda tout de même une certaine hygiène quand elle dut essuyer son nez qui gouttait avec le bouillon brûlant et les épices, en se mouchant dans une manche. Elle croisa parfois son regard pendant qu’elle mangeait. Aucun d’eux ne décrocha un mot, se contentant de s’observer l’un l’autre. Quand elle eut fini de manger, ils montèrent. Il avait payé et loué une chambre. Elle eut le loisir de pouvoir prendre un bain chaud et de véritablement se décrasser. Elle prit le temps de peigner sa longue chevelure, abîmée par sa vie de mendiante. Elle s’attendait à devoir se déshabiller et à coucher avec lui. Il n’en fut rien. Il était même sorti pendant qu’elle se lavait dans le petit cabinet d’à côté et le temps qu’elle soit à nouveau vêtue.
Ciar s’appelait en réalité Geneus. Elle ne fut pas surprise. Il n’était pas le premier à donner un nom d’emprunt au bordel. Il avait une proposition à lui faire et celle-ci n’avait rien à voir avec son ancien travail de courtisane. Elle faillit refuser net, même sans avoir entendu ce qu’il avait lui dire. Ashreke Kurazaki avait lui aussi, fait des propositions. Aucune d’elles n’avaient été sincères. Ciar, ou plutôt Geneus, n’était pas le mage, mais Skye ne pouvait s’empêcher d’être méfiante. Elle choisit de l’écouter. Elle pouvait bien faire ça, après tout, il avait payé. Geneus lui proposait d’ouvrir une auberge avec lui. Elle avait failli rire. Mais il avait l’air mortellement sérieux. Elle ne savait pas quoi dire, ni quoi faire. Il voulait réaliser son rêve. Elle ne savait pas si c’était son rêve, mais elle savait qu’elle lui en avait parlé. Elle se demanda si elle n’avait pas eu plus d’importance à ses yeux, pour qu’il lui fasse une telle proposition, que ce qu’elle croyait. Elle ne savait pas quoi répondre. Elle vivait dehors depuis quatre mois, et l’idée de pouvoir avoir un toit était séduisante. Elle restait réticente mais… Elle lui demanda si elle pouvait réfléchir. Il accepta. Il lui laissait la chambre pour la semaine. Il avait aussi payé pour qu’elle puisse manger. Elle n’en revenait pas. Il reviendrait. Elle ne sut quoi lui répondre et se contenta de balbutier quelques mots. Elle acceptait sa compagnie, était-elle trop désespérée ? Elle ne méritait pas ce qu’il comptait faire pour elle. Elle osa demander pourquoi il le faisait. Pourquoi elle ? Elle avait toujours pensé qu’elle était une sorte de remplacement pour une autre.
L’idée de cette auberge lui paraissait aussi soudaine que saugrenue. Elle n’était pas aussi confiante en ses compétences que lui. Certes, elle savait cuisiner, elle savait comment fonctionnait la cuisine d’un établissement, laver des draps efficacement, mis cela suffisait-il réellement ? Elle devait y réfléchir. Elle avait une semaine au sec et sans avoir faim. Devait-elle en profiter, ou devait-elle partir ? Elle avait songé à partir de la capitale, mais elle ignorait si elle aurait été capable de tenir et de vivre sur les routes. La capitale était familière et rassurante. Elle ne connaissait qu’une géographie théorique de l’Empire et n’avait jamais vécu dans la nature. Ciar avait été doux, attentionné avec elle. Elle ne le comprenait pas. Elle n’avait eu avec lui qu’une relation basée sur une transaction. Non. C’était faux. Elle avait eu avec lui une certaine amitié. Elle s’était même entichée de lui. Elle n’osait y croire. Elle se sentait mal à l’aise, incapable de rester tranquille. La première journée, elle fit les cents pas, après qu’il soit parti. Elle mangea ce qu’on lui apporta. Elle s’écroula de sommeil sur le lit. Depuis combien de temps n’avait-elle pas dormi sans crainte ? Sans craindre d’être découverte. Sans crainte d’être dépossédée de ses biens ? Elle sentait le propre, elle était propre. La chambre si elle était modeste, était loin d’être désagréable. Elle ne savait pas quoi faire.

Geneus revint chaque jour de la semaine, avec des livres. Elle reconnut sans peine les titres qu’elle avait possédé dans sa bibliothèque. Elle fut touchée par ce geste. Il avait l’air de se souvenir de chaque ouvrage. Il y avait des nouveautés. Elle sentit qu’il était presque gêné quand il lui expliquait pourquoi il les avait choisis, ces livres qu’elle dévorait. Elle avait du temps. Il finit par ne plus chercher à lui donner d’explications au bout de trois jours. Elle, elle lisait, mais elle passait aussi de longues heures à se demander si elle devait accepter, à réfléchir aux implications d’une telle proposition. Et Geneus était… elle ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’elle mentait quand elle disait qu’elle s’en était entichée. Elle l’aimait. Ou elle l’avait aimé ? Elle l’aimait. Son cœur s’emballait quand il la frôlait ou quand il était trop près. Elle finit par lui dire qu’elle acceptait, le dernier jour. Il eut un sourire qu’elle ne lui avait jamais vu. Ce sourire changeait toute sa physionomie. Pouvait-elle croire qu’il faisait cela simplement pour elle ? Parce qu’il en avait envie ? Pas seulement pour l’enchainer à lui ?
Elle découvrit qu’il avait déjà pensé au lieu, aux plans. Elle fut impressionnée. Elle fit quelques remarques et il l’emmena sur place. Geneus avait fait l’acquisition de deux bâtisses distinctes, attenantes. Il fallait réunir les deux bâtiments et réaménager l’intérieur. Des gravats sortaient par les fenêtres. Celles-ci devaient être changées. L’artisane en charge du chantier leur assura que cela ne lui prendrait que trois mois, peut-être quatre. Elle était ravie de pouvoir aider un si joli couple. Skye se garda bien de la dissuader, elle et son compagnon étaient impatients. Elle décida de mettre à profit les quatre mois pour repérer des meubles, du linge de maison, de la vaisselle, tout ce dont ils auraient besoin. Elle fit plusieurs listes, une liste par type de pièces. Geneus l’accompagna chaque fois qu’elle se déplaça pour faire du repérage, payant pour leurs acquisitions qui leur seraient livrées. Quand elle le pouvait, Skye choisissait les boutiques de seconde main, où le mobilier restait de qualité, mais était moins cher puisqu’ayant déjà servi. Ses errances la conduisirent auprès de petites boutiques simples, où les prix des marchands étaient plus raisonnables. Elle n’avait pas besoin de draps de soie, de coussins brodés. Elle aimait l’idée que les pièces de son mobilier soient différentes. Elle avait dans l’idée de créer un lieu qui n’aurait rien du la luxueuse extravagance du Jardin. Un lieu plus convivial et chaleureux. Geneus la laissait choisir, semblant lui faire entièrement confiance. Elle prit soin également de choisir tout ce qu’il lui fallait pour la cuisine. Quand il leur fallut des bras pour l’aménagement, Skye refusa que Geneus paye une fortune. Elle fit le tour du quartier et d’un autre, et revint avec une dizaine de bras : gamins, mendiants, et deux hommes désœuvrés. Elle leur promit quelques pièces et surtout un repas chaud. Ce serait l’occasion pour elle de mettre à l’épreuve sa cuisine. Elle n’avait rien cuisiné de compliqué, voir rien cuisiné depuis longtemps. Elle fut soulagée de constater qu’elle n’avait rien oublié. Ce fut aussi l’occasion d’éprouver la cuisine et l’équipement. Il leur fallut trois jours pour installer tous les meubles. Elle laissa les mendiants utiliser les douches, histoire de les éprouver elles aussi. Elles fonctionnaient. Pour le reste, elle s’en chargea avec Geneus. Il leur restait à ranger chaque chose à sa place, à décorer un peu l’endroit, même si ça n’était pas la priorité. Ils sortirent plusieurs fois pour remplir le cellier, le garde-manger et la froidure.
Sa relation avec lui était en dents de scie. Elle était à la fois familière et distante avec lui, ne sachant pas vraiment ce qu’elle était pour lui, ni ce qu’il était pour lui. Elle le vouvoyait, parfois elle le tutoyait quand elle se lançait dans des explications, et pour l’appeler… les premiers temps elle dut se faire à l’idée de l’appeler Geneus et non plus Ciar. Elle l’appela une fois monsieur, par habitude, et il se mit à rire. Elle l’entendit rire pour la première fois. Le son était plaisant. En travaillant avec lui, même si la véritable épreuve commencerait après l’ouverture, elle s’aperçut qu’il était facile à vivre et que son calme était presque sans limites. Il terrorisait aussi les marchands et artisans, qui n’étaient pas très à l’aise avec lui et préféraient souvent lui parler à elle, et s’adressaient d’ailleurs plutôt à elle qu’à Geneus. Elle devait paraître plus accessible. Geneus était pourtant une présence rassurante à ses côtés. Pendant tout ce temps, jamais il ne la toucha, même pas par inadvertance. Elle le surprenait parfois à la regarder quand elle préparait leurs repas, quand il pensait qu’elle ne devait pas le remarquer. Elle ne savait pas trop quoi en penser.
L’enseigne arriva finalement. Elle avait proposé le nom et il avait simplement dit oui. Ils étaient propriétaires de la Fiancée du Tigre. Enfin, Geneus l’était plus qu’elle, elle ne se leurrait pas, c’était son argent qui avait financé l’établissement. Ils purent alors ouvrir.


***


Pendant plus d’un an, la clientèle n’afflua guère. La salle et les chambres restaient désespérément vides. Il y eut quelques clients mais ils n’étaient pas assez nombreux pour faire tourner l’établissement. Skye prit garde à leurs dépenses. Ils ne payaient pas de loyer, ne restait que la nourriture, les pierres de glace pour la froidure, le bois pour le feu. Il y avait aussi les impôts pour l’Empire. Elle se dut se résoudre à payer en nature lorsque l’argent vint à manquer plutôt que s’endetter. Elle sut immédiatement que cette solution ne plut pas Geneus quand il le découvrit. Ils n’avaient le choix, des dettes signeraient leur fin. En entamant la moitié de la deuxième année, elle décida qu’il était temps de faire quelque chose. Elle n’en parla pas Geneus.
En quittant le Jardin, Skye avait voulu laisser sa vie de courtisane derrière elle, comme une tâche honteuse qu’on dissimule sous un tapis pour l’oublier. Elle prit sur elle de se mettre à la cherche des Fleurs. Elle fit également le tour des artisans et marchands qui avaient travaillé pour eux où à qui elle avait acheté du mobilier et ce dont elle avait besoin. Elle les invita à passer voir l’auberge, elle leur ferait une ristourne. Pour chercher les Fleurs, Skye prit l’habitude de partir avec son luth et de chanter dans différents quartiers, régulièrement. Mie Yee la trouva en premier. Elle avait été folle d’inquiétude, mais elle était ravie. Skye lui parla de tout ce qu’elle avait fait depuis son départ. A la mention de Ciar, Mie Yee se contenta de sourire et de lui prendre les mains. Elle était heureuse pour elle. Mie Yee lui raconta que le Jardin avait fermé faute de clientèle. La mort d’Osianna avait fait scandale, tout comme la disparition de Yukina. Les Fleurs s’étaient séparées. Celles qui étaient libres étaient parties. Mie Yee travaillait comme costumière pour une des scènes impériales depuis. Skye l’invita à venir et à passer le mot. Mie Yee lui donna des nouvelles des autres, du moins ceux avec qui elle avait toujours des contacts. Ainsi, Skye retrouva Loiselle. L’esclave Nordique était toujours courtisane, exerçant son métier ailleurs. Naletaine avat été racheté par un client. Skye se posta dans le quartier où son maître logeait pour chanter. Leurs retrouvailles furent joyeuses. Elle le vit lâcher le bras de son maître et courir vers elle. Jamais le Fey n’avait été aussi expressif. Elle les invita aussi, même si son établissement n’était peut-être pas du goût ni des habitudes du maître du Fey. Si elle chantait ? Oui. Elle chantait le soir pour la salle. Naletaine lui assura qu’ils viendraient.
Elle retrouva Torek et Azai en s’aventurant sur les docks, là où les aéronefs débarquaient. Le Drow bougeait des caisses à longueur de journées. Il avait payé pour la liberté d’Azai. Le Kariathi était resté avec lui. Il travaillait aussi sur les docks, s’assurant que les chargements étaient complets.
Les recherches de Skye l’amenèrent à élargir son cercle de connaissances. En chantant, elle attirait parfois de petits attroupements. Elle refusait l’argent, préférant que les spectateurs le dépensent à la Fiancée du Tigre. Elle disparaissait ainsi pendant des heures, quittant l’auberge avec son luth sur le dos. Geneus finit par remarquer son manège, elle ne s’en cachait pas vraiment. Elle prit le temps de lui expliquer ce qu’elle faisait. Elle avait eu le sentiment qu’il s’inquiétait et elle s’était sentie coupable de ne lui avoir rien dit.
Peu à peu, la clientèle afflua, la salle de remplissant de plus en plus le soir, puis en journée. Les premiers temps, Skye offrait parfois la boisson ou bien faisait une ristourne sur la nourriture aux clients qu’elle connaissait. Il y avait encore du manque à gagner, mais leurs finances se portèrent de mieux en mieux. Les Fleurs virent toutes accompagnées ou non, et Skye fut fière de leur présenter son auberge. Tous reconnurent sans peine Ciar qui veillait autant sur elle que sur la salle. Les chambres commencèrent à être louées quand Torek lui envoya des membres d’équipages, des voyageurs qui cherchaient à passer à la nuit sur la terre ferme à un prix raisonnable. Le bouche à oreille fit le reste. Skye cessa complétement de se prostituer, elle n’avait plus besoin de le faire. Elle cessa tout commerce avec les créanciers qu’elle avait payés en nature et qui n’avaient pas voulu de son argent quand elle avait pu payer avec. L’un d’eux avait menacé de dire qu’elle n’était qu’une pute. Skye lui avait répondu que c’était vrai. Elle avait été une Fleur, et qu’elle était bien au-dessus des moyens du marchand quoi qu’il arrive.
L’auberge fonctionnait si bien, qu’ils se retrouvèrent débordés. Skye proposa à Geneus qu’ils embauchent les gamins et gamines qui traînaient dans les rues pour s’occuper des montures, l’aider en cuisine et avec le linge. Ils le firent. Leur charge de travail s’allégea avec cette aide ponctuelle. Certaines anciennes Fleurs voulaient parfois louer une chambre pour en profiter avec leurs clients, mais Skye refusait. Elle refusait la prostitution dans son auberge et elle était certaine que Geneus n’aurait pas apprécié si elle avait autorisé ce genre de pratique. Elle ne voulait en aucun cas que la Fiancée du Tigre soit connue comme un bordel. En revanche, elle accepta avec joie les Cheminants que Mie Yee amenait avec elle. Les soirées s’en trouvaient illuminées, devenaient parfois bruyantes à force de musique, mais la clientèle affluait attirée par le bruit.
Il n’y eut qu’un seul incident où sa vie de courtisane la rattrapa. Elle reconnut sans peine un ancien client du Jardin, accompagné de visages qui lui étaient également familiers. Elle les servit et ils complimentèrent ses plats. Ils burent aussi. Et Skye soupçonna qu’ils avaient peut-être bu avant de venir. Quand elle revint pour débarrasser la table, on l’attrapa par la taille. Elle essaya de se dégager mais elle fut retenue par le poignet. Elle allait faire ce qu’il avait envie de faire. Il jeta quelques pièces d’or sur la table, frappée du profil de l’Empereur. Elle savait quoi faire avec ça par vrai ? Qu’elle se trémousse donc pour lui et ses amis. Il la traita de trainée. Elle se sentit blessée. Elle entendit un client d’une autre table se lever et demander à ce qu’il la lâche. Skye se mit à paniquer, si cela allait plus loin, ils risquaient de perdre de la clientèle. Elle ordonna qu’il la lâche alors que les autres riaient. Une main claqua ses fesses. Même au Jardin ce genre d’attitude n’avait jamais tolérée. Geneus sortit de la cuisine. Ce qui passa par la suite la laissa presque sans voix. Elle avait bien compris que Geneus avait gagné l’argent qu’il avait investi dans l’auberge grâce à un métier d’une nature dangereuse. Elle n’eut rien le temps de voir, remarquant à peine les aiguilles qui se fichèrent dans les gorges découvertes. Le tatouage sur son front s’illumina et la foudre choqua trois des clients. Elle recula. Geneus les sortit en le trainant par les pieds pour les jeter sur le pavé. En voyant son expression, elle crut qu’il allait les tuer. Dans la salle, on lui demanda si elle allait bien. Elle répondit que oui. Geneus revint, toujours furieux. Elle le rassura. Elle allait bien, il n’y avait rien de grave. Vraiment.
Ce soir-là, quand elle ferma la Fiancée du Tigre, elle prit une décision. Elle l’attendit, fébrilement. Elle l’entendit descendre, probablement parce qu’elle ne montait comme d’habitude. Elle voulait lui parler. Elle le remercia. Ce merci n’était pas seulement pour ce soir, il était aussi pour tout le reste. Geneus ne le savait pas, mais il l’avait probablement sauvée quand il lui avait simplement demandé de le suivre. Elle vit sa gêne. Elle n’avait pas le remercier. Elle franchit le pas. Elle l’embrassa. C’était probablement digne des romans à l’eau de rose qu’elle avait lu. L’héroïne se jetant dans les bras du héro après qu’il l’ait sauvée. Mais cela allait bien plus loin que ça pour elle.
Depuis le Jardin, ils n’avaient partagé aucun contact intime, ni même de véritable contact en réalité. Elle ignorait si ce baiser allait être bien accueilli ou s’il ne la touchait pas simplement parce qu’il n’en avait pas envie. Geneus l’empêcha de s’écarter de lui. Elle constata plus tard que les escaliers n’étaient pas l’endroit idéal pour s’ébattre. Elle lui fit part de cette réflexion à voix haute, riant à moitié. Il la prit très au sérieux et la nuit se termina dans un lit. Elle fut heureuse que la partie privée de l’auberge se situe loin des chambres occupées par les clients. L’étrange distance installée entre eux disparut complétement. Les premières nuits furent comme s’ils cherchaient tous les deux à rattraper le temps, à combler ces deux années de distance physique. Elle eut le plaisir de pouvoir s’éveiller à côté de lui les matins qui suivirent.

La Fiancée du Tigre se portait plus que bien. Les rentrées d’argent étaient régulières et ils purent même se dégager un salaire qui alla en s’accroissant. Skye put faire de l’auberge le lieu simple et chaleureux qu’elle avait imaginé. La sobriété presque dépouillée des premières années laissa place à un décor, qui restant sobre, dégageait maintenant une impression de vie. Les chambres gagnèrent en couleurs sous l’influence des souvenirs des roulottes colorées de son enfance. Sa cuisine s’améliora sensiblement, et les plats proposés varièrent plus souvent à mesure qu’elle progressait et apprenait à se servir des légumes de saisons et des arrivages de viandes et poissons sur les étals de la capitale. Elle aménagea bien plus confortablement la partie de l’auberge qui leur était réservée et à laquelle ils n’avaient guère prêté attention avant l’ouverture, si ce n’était pour avoir deux chambres où dormir. Geneus délaissa la pièce qui lui servait de chambre alors qu’il passait à présent toutes ses nuits dans la sienne. Skye ne fut pas vraiment surprise quand elle le trouva un jour en train de transformer son ancien logis en laboratoire. Elle lui demanda seulement de ne pas empoisonner les clients qui buvaient trop. Elle s’essaya au jardinage en installant des pots de plantes aromatiques dans la cour intérieure qui prit vie autrement que pour servir au séchage du linge. Les soirs d’affluence, elle avait l’aide de ses petites mains, souvent les mêmes, qui se pressaient à la porte, certains d’avoir un peu d’argent et surtout de quoi manger ou de passer une partie de la nuit au chaud. Skye ferma les yeux sur ceux qui se réfugiaient dans son arrière-cour ou dans les écuries, demandant même à ce qu’un appentis supplémentaire soit aménagé, sous le prétexte qu’il y aurait un endroit pour étendre le linge même quand il pleuvait. Geneus ne fut pas dupe, mais elle gérait aussi bien que lui leurs finances, et ils pouvaient se le permettre.
En fin de semaine, Skye prenait le temps de chanter et de jouer du luth pour sa salle pleine à craquer. Il lui arrivait même de danser si des Cheminants se chargeaient d’animer la soirée. Elle découvrit le pouvoir de la saison des pluies et de l’hiver, où la clientèle affluait à la moindre averse. Il lui arrivait parfois de ne plus tenir debout à la fin de son service et d’être plutôt contente de fermer portes et volets une fois le service fini, mais elle savait qu’elle n’échangerait pas cette vie contre une autre.




VI - Un petit mot ?


Une longue édition. Mais moins que celle de mon partenaire.
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Mogweed Fardale
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MessageSujet: Re: Skye   Mer 16 Aoû - 10:59

Bienvenue à nouveau chère consœur !
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Geneus
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MessageSujet: Re: Skye   Mer 16 Aoû - 13:10

Bienvenue de nouveau Skye.
Au plaisir de continuer notre vie ensemble.


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Skye

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