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 De cendre et de boue

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Laurëlin
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Peuple : Métis, Ethérie - Eldarin
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MessageSujet: De cendre et de boue   Jeu 11 Juin - 0:29

Le feu fumait, crépitait chaque fois qu'une goutte d'eau tombait sur les flammes. Le site était détrempé par la pluie qui parfois forcissait dangereusement, forçant les prêtres de Bahena à arrêter de déplacer blocs de pierres, gravats, et terre. Le sol était boueux, creusé de multiples flaques. Des feux étaient allumés un peu partout, tentant de chasser l'humidité ambiante, mais n'y parvenant que difficilement, ajoutant plutôt à la moiteur de l'air. A défaut de pouvoir travailler correctement, personne ne manquait d'eau, une aubaine puisque les sources du temple avait subi le même sort que lui, et étaient encore bouchées. La pyramide, sous laquelle s'était trouvé le temple des Quertz, était complétement effondrée. Les gravats saillaient du sol dans lequel ils étaient enfoncés, aucune des cavités n'ayant résisté au passage du dragon qui avait éclaté la pyramide en son centre, comme s'il était sorti de son oeuf. Autour, les quatres autres pyramides n'étaient pas en meilleur état. Les deux plus proches avaient basculé elles aussi dans le vide, et d'elles, ne subsistaient plus que des pans de mur encore debout. Quant aux deux dernières, la roche s'était fendue et les édifices ne tenaient debout que par un miracle. Ca et là, la roche avait été vitrifiée par le souffle enflammé du dragon, réduisant aussi la végétation en cendres.
Lin ne voyait rien de tout ça, mais lorsqu'il pleuvait comme aujourd'hui, il avait l'impression de sentir une odeur de vieille cendre humide, et que celle-ci ne venait pas des feux. Aulnira lui avait décrit les lieux, et souvent, avec Myrandir, ils s'étaient relayés pour le guider, le temps qu'il se fasse à l'agencement du camp. La compagnie était passée de l'état caravane à celui de campement permanent. La plupart des chariots avaient été démontés, réutilisés pour parquer les lézards et les reiths. Les tentes étaient toutes montées en permanence, sur un terrain surélevé par la magie des prêtres de Bahena qui avait manipulé la terre pour que chacun puisse avoir les pieds au sec. De grandes tentes, formées par des toiles tendues et imperméabilisées par magie, servaient aux cuisines, au réfectoire, ou des morceaux de chariots servaient de tables, mais aussi à des ateliers où l'on triait les objets qui sortaient des décombres. Là encore, les prêtres de Bahena avaient élevés des murs, se servant des gravats, pour éviter que la pluie ne rentre sous les toiles, chassée par le vent. Les plus serviables avaient construits des fours pour les cuisines. Installer ce camp avait pris la journée lorsqu'ils étaient arrivés, puis il avait fallu deux jours supplémentaires pour faire le tour des ruines, puis un jour de délibérations, pour savoir par où commencer. Les deux temples encore debout, bien que difficilement, présentaient un risque majeur. S'ils venaient à s'écrouler, les prêtres devraient redoubler d'efforts, et l'effondrement risquait aussi d'anéantir les autres travaux.

Lin aurait pu se sentir vraiment inutile si Myrandir ne s'était pas improvisé professeur de cuisine. Aveugle, il ne pouvait pas aider à déplacer les décombres, ni même à mettre en terre les corps que les prêtres sortaient parfois de sous la roche. Il ne pouvait pas non plus aider à trier les quelques reliques d'une vie qui semblait lointaine à tous, et qui atterrissaient sur les planches soutenues par des tréteaux, pour être nettoyées et emballées. Il ne pouvait pas non plus chasser avec Hawa et les quelques chasseurs qu'elle supervisait. Elle et ses chasseurs passaient généralement la journée dans la montagne à chasser pour pouvoir nourrir le camp, sans que celui-ci ait à trop s'appuyer sur ses réserves. Certains prêtres de Khecenur les suivaient parfois dans leurs escapades. Ces derniers continuaient de surveiller le périmètre délimité par la haute prêtresse Selina. Avec l'activité bourdonnante du camp, Lin n'avait pas à se retrouver près d'elle, et ne subissait plus ses remarques. Il passait tout son temps dans la zone des cuisines. Préparer à manger pour autant de personnes relevaient du défi. Contrairement au temps passé sur la route, ici, la cuisine était commune, et ne relevait plus des petits groupes qui se formaient autour des feux de camps à la nuit tombée. Les réserves étaient soigneusement gérées, et tout était utilisé à bon escient et avec efficacité. Il arrivait parfois que Lin n'ait rien à faire d'autre que d'attendre, alors dans ce cas, Aulnira, lorsqu'elle ne décidait pas de chasser avec Hawa, prenait le relais et lui faisait faire le tour du site, sans qu'ils ne gênent personne. Elle jouait toujours pour eux le soir, parfois accompagnée par d'autres musiciens ayant plus ou moins de pratique et de talent. Chaque jour, le site résonnait des bruits de la roche que l'on déplace, des cris, des voix vociférants parfois des ordres. Chaque matin débutait par une réunion des prêtres superviseurs, qui sous la houlette de Bernyl et Nilanwen, se mettaient en suite au travail, après que chacun ait mangé. Les civils, comme les conducteurs de chariots, se rendaient eux aussi utiles. Ils continuaient de s'occuper des animaux, mais aidaient aussi aux divers travaux. Une véritable communauté s'était créée, formant comme un petit village de fortune. Le soir venu, les prêtres de Aakhamen commençaient leurs litanies, accordant leur repos aux défunts. Lin osait à peine respirer lorsqu'il entendait les chants funèbres. Il avait ces morts sur la conscience. Son esprit tourmenté se rappelait volontiers à lui durant la nuit. Lin ne dormait que par à-coups, se réveillant en sueur, haletant, parfois paniqué, tiré de son sommeil par les visions horribles de ses cauchemars. Mais le plus inquiétants étaient ce vide qu'il ressentait parfois, ce vide qui lorsqu'il s'arrêtait de bouger, de s'agiter, lorsqu'il se retrouvait seul, l'emplissait tout entier, ou plutôt, ne laissait de lui qu'une enveloppe vide. Devait-il réellement se sentir coupable ? Une partie de lui-même ne regrettait rien. Il avait apaisé sa colère, sa douleur, sa rage, dans le sang et les flammes, et il était satisfait. Difficile de faire avec ça, de comprendre et d'appréhender ce sentiment. Et puis, parfois son coeur se faisait lourd. Le corps de Masuaro était enterré sous des tonnes de pierres, de terre, et atteindre les grottes des Quertz prendrait beaucoup de temps. Donner une sépulture décente au prophète lui tenait à coeur. Masuaro peuplait également ses rêves. Ils se faisaient tour à tour apaisants ou bien cauchemardesques. Depuis qu'il était revenu ici, il ne rêvait pas seulement d'événements qui ne s'étaient jamais produits, il revivait aussi ses souvenirs, bons comme mauvais. Et parfois, il rêvait aussi de sa maison et de son atelier à la frontière de Cyriaca, d'une vie plus simple. Et il rêvait aussi de l'immensité du ciel, de voler loin, haut, et le sentiment de puissance qui l'habitait alors le terrifiait. Lin s'éveillait souvent en sursaut, si bien que pour se calmer, il avait pris l'habitude de sortir faire des rondes nocturnes, sans pour autant sortir des limites du camp. Si les prêtres guerriers de Khecenur le voyaient, aucun ne lui avait jamais rien dit. Pas plus que les autres oiseaux nocturnes peuplant le camp.

Les prêtres de Bahena avaient choisi de consolider les pyramides branlantes avec les gravats des autres, tentant ainsi d'empêcher leur effondrement. La majorité des survivants du temple venaient de ces pyramides, qui bien que gigantesques, étaient plus éloignées du trio formé par les autres. D'autres prêtres travaillaient déjà sur les gravats des trois autres, mais la tâche était ardue. Et la pluie qui s'abattait depuis plus d'une semaines ralentissaient encore le travail des prêtres de Bahena. Elle se faisait parfois diluvienne, accompagnée d'un tonnerre grondant et de lourds nuages sombres qui plongeaient le camp dans la nuit, masquant totalement la face lumineuse d'Adras ou bien l'élégant visage de Natloth. Puis elle se calmait, se réduisant à un simple mais agaçant crachin, qui détrempait tout au bout de quelques heures. Parfois, Isanath leur accordait un peu de répi, avant de les surprendre avec une nouvelle averse, obligeant ceux qui travaillaient sur les décombres à venir se réfugier sous les toiles tendues. Lin avait ainsi l'impression d'être constamment mouillé. Ses vêtements, pourtant amples, lui collaient parfois à la peau. Sa masse de cheveux blonds lui semblaient détrempée, si bien qu'il les attachait -ou bien Hawa ou Aulnira se chargeaient de le coiffer -, passant outre sa gêne à montrer les cicatrices qui courraient sur sa peau. Il gardait cependant le bandeau sur ses yeux, se sentant comme nu lorsqu'il ne le portait pas. Lorsqu'il pleuvait ainsi, Lin passait son temps à préparer des boissons chaudes, l'eau ne manquant pas. L'humeur ambiante était parfois aussi maussade que le temps, et quelques boissons et parfois des tranches de pain accompagnée de miel ou d'huile et de sel suffisaient à remonter le moral.

-Hé mais c'est que tu deviens vraiment doué !

Lin se prit un petit coup d'épaule de la part de Myrandir, qui, il devinait, se penchait pour regarder la pâte que l'aveugle était en train de travailler. Myrandir était un professeur patient et empli d'un enthousiasme qui trahissait sa jeunesse. Yussuf disait parfois qu'il se sentait vieux et fatigué rien qu'à le voir bouger où à l'entendre parler. Lin, lui, était juste reconnaissant au serviteur du temple d'avoir pris du temps pour lui enseigner quelques rudiments de cuisine. Cela avait sauvé Lin de l'oisiveté, mais aussi de ses propres pensées. Avec les mains occupées, il oubliait tout, se concentrant uniquement sur ce qu'il faisait. La sculpture et la confection de meubles ou de jouets en bois lui manquait dans ces moments là. Au début, Lin s'était contenté de confectionner du pain de maïs, agrémenté de quelques flocons de tomates séchées, ou bien d'olives, ou encore de piment, avant que Myrandir ne lui apprenne à faire d'autres pains, généralement plats, sans levin. Puis à confectionner d'autres plats, comme le kédjénou, où légumes, viande, et assaisonnement étaient fourrés découpés dans un pot recouvert et fermé par des feuilles de bananiers puis mis sur le feu pour cuire. Un plat qui ne nécessitait que d'être remuer de temps en temps. Lin avait alors pour remarquer qu'il était maintenant insensible aux brûlures, la chaleur extrème ne lui faisait rien, si non que sa peau se couvrait d'écailles, remplaçant sa chaire tendre d'Ai-Esu.

-J'ai eu un bon professeur.

Lin eut un sourire, qui tira sur les sutures qui maintenaient sa joue fermée. Il s'était écarté pour que Myrandir puisse voir l'énorme boule de pâte qu'il pétrissait depuis quelques minutes. L'air saturé d'humidité était aussi saturé des odeurs de cuisines. Quand les cuisines s'activaient, généralement au retour des chasseurs victorieux ou non, de délicieuses odeurs emplissaient tout le camp, redonnant du baume au coeur à tout le monde. Lin y comprit adorait l'ambiance presque survoltée qui régnait. Il était aussi fier et satisfait d'appartenir à ceux qui s'activaient. Présentement, il était occupé à confectionner un énorme pain aux olives et au piment, qui serait cuit par un autre dans un des énormes fours en terre des serviteurs de Bahena.

-Le flatte pas trop, si non, il risque de prendre le melon, grogna Yussuf depuis la place où il était assis.

Le conducteur de chariot s'était blessé en déplaçant un bloc de pierre, rien de grave - Nilanwen s'en était assuré - mais il ne devait pas forcer pour les deux jours à venir. Il fumait la pipe depuis une bonne heure,  se rinçant le gosier avec une infusion d'écorces au miel sauvage et se remplissant la panse avec des restes de plantins à la sauce aux arachides et au caramel qui avaient fait le bonheur du camp hier soir. Hawa, Aulnira et les autres chasseurs étaient rentrés avec leurs prises du jours, mais aussi avec des régimes de bananes, trouvés dans les anciens vergers du temple.

-Méfie toi Yussuf, menaça Myrandir, ou je reprend mes plantins et je te prive de makroutes ce soir.

-Oh, j'ai peur.

Le conducteur ricana et souffla. Lin put sentir l'odeur de la fumée du tabac. Myrandir était tout sauf crédible, n'ayant sans doute pas le pouvoir d'empêcher le mari d'Hawa de se remplir le ventre. Les petites querelles du genre égayaient aussi son quotidien, Yussuf aimait charrier tous ceux qui lui étaient proches, à l'exception faite de sa femme, Hawa, qui avait une langue encore plus pendue que la sienne. Myrandir tenta de prendre Lin à parti :

-Lin ! Dis quelque chose !

L'aveugle se contenta de lever les mains en signe d'impuissance, et de secouer la tête. Il n'était en aucun cas suffisamment habile pour trouver une bonne répartie, aussi ne préféra-t-il pas s'y risquer.

-Je ne suis qu'un simple pétrisseur de pâte.

-Lâcheur ! Puisque c'est ça, j'vais aller bouder et chercher un second sac de farine, lança Myrandir faussement vexé.

-Et si tu pouvais te perdre en chemin ce serait bien, renchérit Yussuf avant de ricaner de plus belle.

Lin reprit son travail, ses mains pétrissant et travaillant la pâte, y ajoutant les olives dénoyautées et le piment épépiné, avant de pétrir de nouveau. Il sentit le regard du conducteur de chariot peser sur lui. Lin pencha la tête sur le côté, interrogateur.

-Je me disais, finit par lâcher Yussuf entre deux bouffées, que le prêtre de Ning, là, il passe pas souvent te voir.

-Non, mais il aide Bernyl, je ne peux pas vraiment lui en vouloir. Et je crois que je suis bien entouré.

-Peut-être, mais c'est le seul à qui tu peux vraiment parler pas vrai ?

-Peut-être.

-J'suis peut-être vieux, mais pas complétement sénile. Y'a des choses qui s'disent dans le camp. Elles sont vraies n'est ce pas ?

-Peut-être.

-Yussuf ! Si tu n'as rien d'autre à faire que d'embêter Lin, peut-être que lui à quelque chose à faire ! s'écria une Hawa trempée depuis l'entrée de la tente.
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Laurëlin
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MessageSujet: Re: De cendre et de boue   Lun 20 Fév - 23:14

-Cette créature ne devrait même pas s'approcher des morts.

C'était la voix de Selina, la prêtresse de Khecenur, elle portait loin à travers tout le camp. Deux autres voix, plus calmes, lui répondirent, celles de Nilanwen et de Bernyl. Une troisième, éraillée, la rabroua. C'était celle de Zulshak, le prêtre à la tête des prêtres d'Aakhamen. Selina cria de plus belle :
-C'est lui qui a tout détruit ! Le temple ! Ils sont morts à cause de lui ! C'est une honte de le laisser s'occuper d'eux ! Vous le savez tous aussi bien que moi ! Les Quertz n'étaient certainement pas des saints, mais nos gens ne méritaient pas un tel sort ! Regardez un peu dans quel état ils sont ! Méconnaissables ! Et lui ! Il est en vie !

-Selina, je t'en prie. Il a autant le droit que quiconque d'être ici, commença Bernyl avant de se faire interrompre.

-Le DROIT ? Quoi ? Sous prétexte qu'il était follement amoureux de l'autre Abomination ? Ça n'excuse pas ce qu'il a fait ! C'est un monstre !

Laurëlin se tint coi près des toiles tendues, sous lesquelles s'alignaient des cadavres depuis plusieurs jours. La pluie avait cessé et les prêtres avaient pu avancer, passant des deux pyramides annexes aux trois principales. L'aveugle avait cessé de compter les jours, mais Yussuf avait continué pour lui. Les prêtres avaient mis des semaines à dégager les premiers gros décombres, des morceaux de temple avaient lévité, pour être déposés pour loin, dégageant des entrées. Et puis il avait fallu des mois pour dégager complètement les décombres pour accéder aux galeries souterraines. Les bûchers funéraires n'avaient pas cessé de flamber depuis le début de l'excavation. Ils se trouvaient loin du camp, plus bas, sur un petit promontoire, mais le vent en apportait parfois l'atroce odeur. De l'encens ou de l'huile parfumée brûlaient dans des coupes disposées à travers tout le camp, pour essayer de chasser l'odeur entêtante des corps en décomposition ou en proie aux flammes. La vie du camp était bien rodée, les journées étaient rythmées par des sons de cloches annonçant les repas, les changements d'équipe. Laurëlin avait les mains abîmées par le travail manuel, une douleur distrayante et qui n'était pas gênante. Il s'occupait toujours des repas, sous la houlette de Myrandir qui avait continué à patiemment lui enseigner ce qu'il savait. Le jeune serviteur était plein de ressources. Aulnira avait continué de jouer sa musique le soir, et certains membres de l'expédition s'étaient même découvert des talents d'acteurs ou de conteurs, distrayant les travailleurs fourbus. Vers le milieu de deuxième mois, une seconde troupe arriva en provenance de Necuatica, apportant des prêtres de Bahena supplémentaire, des serviteurs, et surtout des vivres en quantité. Cela n'empêcha pas l'expédition d'envoyer ses chasseurs pour trouver du gibier, généralement des lézards que les cuisines s'efforçaient de cuisiner de manière différente à chaque fois. Une petite troupe descendit également jusqu'à Jayashi, dont ils étaient plus proche, pour remonter avec des vivres et du matériel supplémentaires. Cette fois, Myrandir n'eut rien lui enseigner, Lin connaissait la cuisine mornienne et n'avait besoin d'aide que pour trouver les ingrédients. Le plus drôle fut quand les cuisines se mirent en tête de confectionner des nouilles. Au moins furent-elles savoureuses, à défaut d'être fines. Les nouilles serpents firent rire le camp pendant des jours, égayant un peu l'atmosphère qui se faisait de plus en plus lourde à mesure que les prêtres sortaient des cadavres des décombres.
Bientôt, tous furent mis à contribution pour préparer les corps, leur redonnant un semblant de dignité avant de les placer sur des bûchers funéraires. Laurëlin fut assigné à la toilette des morts. Une tâche qui lui permit de mesure l'ampleur de l'horreur qu'il avait causée. Les corps étaient atrocement mutilés, brûlés, putréfiés. Il pouvait sentir les chairs molles ou inexistantes sous ses doigts, les os brisés, les visages enfoncés, les membres réduits en miettes. Son corps avait dû être dans un état aussi grave quand Nilanwen et Bernyl l'avaient trouvé. Il avait eu la sensation d'être brisé, il avait à présent la certitude que son corps l'avait été. Même un dragon ne sort pas indemne après avoir traversé un plafond, et il était blessé avant de se transformer. Lin redoutait une seconde transformation, et s'inquiétait des écailles qui remplaçaient sa peau lorsqu'il se blessait avec un couteau ou se brûlait. Pourtant, il n'avait rien ressenti de draconnique. Sauf dans ses rêves. Ses rêves continuaient de le hanter. Il cauchemardait toutes les nuits à présent, dormant de moins en moins. Il arrivait à somnoler en journée, lorsqu'il n'y avait pas trop d'activité. Hawa et Aulnira s'inquiétaient de le voir dépérir. Yussuf semblait veiller sur lui d'un peu plus près, comme investi d'une mission et Myrandir s'assurait qu'il ait toujours de quoi boire et manger, sous prétexte qu'il était trop maigre. Leurs inquiétudes le touchaient mais ajoutait au poids de sa culpabilité. À mesure que les décombres furent dégagés, les chuchotements dans son dos s'intensifièrent. Les regards se firent plus lourds. Il était conscient qu'au sein de l'expédition, beaucoup avaient perdu des amis, des proches, parfois même de la famille. À cause de lui. Laurëlin s'échappait parfois du camp, poussant l'audace jusqu'à sortir hors du périmètre pour échapper à sa culpabilité qui ne faisait aucun doute. Et puis, au bout de trois mois, il retrouva le sommeil, trop épuisé pour faire autre chose que de s'effondrer sur sa couche le soir, se traînant quand il fallait se lever. Nilanwen et Bernyl ne passaient plus lui parler, trop occupés, trop fatigués eux aussi. Eux aussi faisaient partie de ceux qui avaient tout perdu dans l'effondrement. Laurëlin regrettait tellement. Et l'appréhension le rongeait. Ils finiraient par trouver le corps de Masuaro. Que ferait-il à ce moment-là ? Son chagrin prendrait-il fin ? Il n'en était pas sûr. Il n'était sûr de rien. Et quoi après ? Il l'enterrerait ? Le brûlerait comme les autres ? Il ne savait pas.
Les premiers corps de Quertz avaient été sortis des décombres ce matin. Ils avaient atteint les niveaux les plus bas du temple principal. D'ici quelques semaines, une fois que tout aura été dégagé, ils auraient accès aux galeries souterraines, à la salle qui avait accueilli son sacrifice raté. De la communauté Quertz, Lin était certain qu'une petite poignée avait pu réchapper au massacre, mais la plupart avait assisté la cérémonie sacrificielle. Ils étaient morts dans les flammes ou écrasés par les pierres en tentant de fuir. Il n'y aurait peut-être pas de corps en bas, peut-être ses flammes avaient-elles tout réduit en cendres ? Dans ses rêves, dans sa confusion, il se souvenait pourtant avoir protégé un corps, mais était-ce vrai ? Avait-il fait en sorte de préserver Masuaro ? Avait-il voulu l'emmener avec lui quand il avait percé le plafond, le temple tout entier ? Il avait échoué, il ne se souvenait pas avoir réussi. Bernyl et Nilanwen le lui auraient dit s'ils l'avaient trouvé avec le cadavre du prophète. C'était les corps des Quertz qui avaient déclenché la colère de Selina, comme s'ils lui avaient rappelé qu'elle devait être en colère contre lui. Il sentait le poids des regards qui pesaient sur lui. Il rentra la tête dans les épaules, s'il avait pu, il aurait voulu disparaître. Sa poitrine se serra. Il voulait simplement donner au prophète une sépulture décente et trouver la paix. Mais il n'avait pas pensé que son vœu égoïste causerait autant de discorde. Une main se posa sur une épaule et des cheveux lui effleurèrent le visage alors qu'on se penchait sur lui. A l'odeur, il reconnut sans mal Aulnira. La prêtresse de Tarranar resserra son étreinte.

-Ne l'écoute pas. Chacun a le droit de faire son deuil. Tu as toute ta place parmi nous. Ce qui s'est passé là dedans...

Il la sentit secouer la tête.

-Peu importe. Ce qui compte c'est que cette expédition apportera la paix à tous ces gens qui sont venus jusqu'ici. Elle, elle ne cherche que la guerre. Ce n'était pas ta faute.

-Je...

-Et si tu penses qu'elle n'a pas tort, alors tu dois vraiment dormir, parce que le manque de sommeil te fait délirer. Oh !

Le bruit d'un coup claqua comme un coup de fouet dans l'air. Aulnira se raidit et le silence s'abattit sur le camp, la tension planant dans l'air. Osant à peine murmurer, Laurëlin lui demandant ce qui se passait. Aulnira lui répondit de la même façon.

-Le prêtre, ton ami, il vient de la gifler.


***


-Autant dire que ça la fout mal quand même pour un prêtre de Rauhra...

La gifle qu'avait donnée Nilanwen à la prêtresse de Khecenur était le sujet de conversation de la soirée, plus encore que la crise de la prêtresse ou ce qu'elle avait pu dire sur lui. Laurëlin ne se sentait pas mieux pour autant.

-Mais elle aurait mieux fait de se taire, termina Myrandir, tout le monde devrait pouvoir permettre à leurs proches de rejoindre le royaume d'Aakhamen dans les meilleures conditions.

-Bah ! Elle l'a pas volée, lâcha Yussuf dans une bouffée de tabac, un vrai guerrier ne cède pas à sa colère comme ça.

-Dis le sage conducteur de chariot, ricana Hawa tout en plaçant une assiette dans les mains de Lin qui la remercia, mange, tu n'as que la peau sur les os.

Elle attendait qu'il mange, elle ne partait pas tant qu'il n'avait pas au moins pris une bouchée. Ses doigts trouvèrent les boulettes de viande de lézard aux herbes et aux épices, délicieusement arrosée de légumes ensaucés sur un lit de boulgour. C'était bon et chaud. Ne craignant plus ni chaleur ni brûlures, il croqua dans une boulette – elles étaient énormes – mastiqua énergiquement et avala. Hawa fut satisfaite, puisqu'elle s'assit à coté de son mari, qui fit une réflexion sur les mères et leurs enfants. Un bruit sourd lui indiqua que Yussuf venait de se prendre un coup dans les côtes. Il cacha son sourire en mangeant le reste de sa boulette. C'était vraiment bon.
Après le coup d'éclat de Selina, le camp avait repris ses activités dans une atmosphère incertaine. Et Laurëlin qui s'était attendu à une vague de haine, fut surpris de recevoir le soutien de ceux qui lavaient et préparaient les corps avec lui. Les conducteurs de chariot dont le rôle était de trouver du bois pour les bûchers, lui avaient assurés leur soutient. Quand il était allé chercher de l'eau avec les gens des cuisines, des prêtres-guerriers les avaient aidés et avaient condamné les paroles de leur superviseur. Cela avait aidé à améliorer son moral. Pourtant, ni Bernyl ni Nilanwen n'étaient venus, et cela voulait tout dire pour lui. Il  leur causait encore des ennuis. Un raclement de gorge d'Hawa le fit manger. Il s'était probablement arrêté, perdu dans ses pensées.
Des bruits de chaussures ferrées contre le sol interrompirent les bavardages de Yussuf et Myrandir. Le silence qui plana sur le groupe fit deviner à Lin que leur visiteur était pour le moins inattendu.

-Je crois Madame que vous en avez assez fait pour aujourd'hui, fit poliment mais fermement Aulnira qui se tenait à coté de lui.

Selina. Laurëlin se raidit. Finalement, la déferlante de haine arriverait peut-être maintenant.

-Je ne suis pas là pour ça. Le haut prêtre m'a demandé de lui remettre ceci.

-Lin ?

Il se contenta de hocher la tête. Le haut prêtre ne pouvait être que Bernyl ou Zulshak. Aulnira lui prit son assiette et il prit le temps de s'essuyer les doigts.

-De quoi s'agit-il ?

-Je crois que c'est à vous.

Les doigts de Lin se refermèrent sur une sangle familière. Le bruit de l'objet dans ses mains lui souleva le cœur. Elle venait de lui rendre la sacoche qui contenait ses outils de sculpteur. Il s'en assura en ouvrant, dans des gestes précis et rapides, les boucles qui maintenaient la sacoche fermée. Les outils sous ses doigts étaient familiers, semblant retrouver leur place. Sa gorge se serra.

-Lin ?

-Ça va. C'est bien à moi.

Ils avaient atteint les premiers quartiers des Quertz, retrouvé la chambre où il avait vécu, les quartiers de Masuaro. Ce n'était plus qu'une question de jours avant qu'ils n'atteignent la salle sacrificielle.
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