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 Périple

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Laurëlin
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Peuple : Métis, Ethérie - Eldarin
Second(s) Métier(s) : Sculpteur, ébéniste
Localisation : Plongé dans les ténébres éclairées d'une flamme vacillante
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Date d'inscription : 23/06/2007

MessageSujet: Périple    Ven 21 Nov - 0:33

La cour du temple était ensoleillée, la lumière d'Aelius réchauffait délicieusement sa peau, qu'un vent chaud baignait doucement. Les pavés de la cour avaient l'air dorés, la végétation était luxuriante, avec ces verts et ces couleurs vives et chatoyantes. L'air était chargé des odeurs sucrées des fleurs en pleine floraison, et les piaillements des oiseaux et le chant de l'eau dans les nombreuses fontaines faisaient de l'endroit un petit coin de paradis.  Il se prélassait, se sentant détendu, apaisé, en sécurité, en paix. Un sentiment qui l'emplissait comme jamais. Il y avait longtemps qu'il ne se sentait pas aussi bien. Il soupira, se penchant en arrière. Le ciel était d'un bleu limpide et vif entre les épais feuillages des arbres. Un rire bas et doux le tira de sa rêverie. Lin tourna la tête, et son cœur fit un bon dans sa poitrine, alors qu'une main se posait sur la sienne. Un visage familier lui sourit, des dents blanches dans un visage à la peau mate. Son cœur menaçait à présent de sortir de sa poitrine, comme une vague furieuse qui submergerait une digue. Il se tenait là devant lui, ses longues jambes  musclées terminées par des pattes à ergots, aux chevilles ornées de bracelets en de bronze et d'or, simplement vêtu d'un pagne de lin blanc, sa peau mate et satinée brillant sous le soleil. Chaque respiration faisait bouger son ventre musclé, ses biceps étaient, comme ses poignets, ornés de bracelets, et un collier plus proche du plastron, incrustés de quelques gemmes tombaient sur ses pectoraux. Sa longue chevelure noire et soyeuse cascadait jusqu'à ses reins, encadrant ce visage souriant. Lin sentit ses lèvres trembler, il tendit sa main droite pour toucher son visage. Masuaro articula quelques mots qu'il ne perçut pas. Ses larmes se mirent à couler, car il venait de se rappeler qu'il n'était plus capable de voir, et que le prophète n'était plus là, et ne serait plus jamais avec lui. Et que tout ceci n'arriverait jamais, pas plus que cela était jamais arrivé arrivé.


En ouvrant brutalement les yeux, Lin ne vit que du noir, comme chaque matin depuis qu'il était revenu d'entre les morts. Techniquement parlant, Lin n'avait jamais ne serait-ce que mis un pied de l'autre côté, dans les royaumes de Dämons, ou Lysandre n'aurait pu le soigner, mais... Il se disait qu'il aurait mieux valu qu'il soit entré plutôt que d'avoir un trou béant et saignant à la place du cœur. Il plaqua ses paumes contre ses yeux, cherchant à se ressaisir. Il avait pleuré. Il serra les mâchoires et essuya rageusement les larmes qui avaient mouillé son visage. Le sang lui battait les tempes, et son cœur était aussi lourd qu'une pierre dans sa poitrine. Il eut un sourire désabusé, bien qu'il n'y ait personne pour le voir. Il se redressa, repoussant les couvertures qui lui avaient tenus chaud durant la nuit. Une pluie diluvienne s'abattait sur l'Eredmorn depuis trois jours, et chaque goutte martelait la toile de sa tente, produisant un vacarme que Lin accueillait volontiers. Il trouvait le son apaisant, et l'orage semblait s'accorder avec son humeur. Il avait quitté le temple d'Himrain confiant, mais au bout de quelques jours de voyage, il s'était rapidement senti inutile, voire même comme étant un poids mort. Sa cécité ne lui permettait pas de pouvoir faire grand chose, et plusieurs fois, on lui avait demandé de se pousser, et de ne gêner personne. En vérité, il aurait pu aussi bien être resté en arrière que cela n'aurait rien changé à l'expédition. Pire encore, depuis qu'il avait pris la route, il rêvait de Masuaro toutes les nuits, chaque fois dans un lieu différent, même dans le petit village de son enfance, parfois dans des lieux qu'il ne connaissait pas et n'existaient sans doute plus. Il se réveillait alors dans tous ses états, et plus morose que jamais. Les journées étaient longues, et aveugle, il ne pouvait même pas profiter du paysage, malgré les efforts que faisait Nilanwen pour le distraire, lui décrivant les alentours, et même ce que faisaient les membres de l'expédition. Il se moquait discrètement de Selina, la prêtresse de Ceallach qui était bourrue et aussi pleine de tact qu'un garman mal embouché. C'était elle qui avait bousculé son lézard et lui avait demandé de dégager le passage lorsque la caravane avait failli être attaquée par des lézards des roches. Ces énormes créatures se déplaçaient en nombre, chassant les imprudents qui traversaient leurs territoires. Leur seul point faible était la peau tendre sous leur gorge, les rendant difficiles à tuer. Leur peau, Lin le savait, faisait d'excellentes bottes, ou armures de cuir. Leurs griffes particulièrement tranchantes étaient utilisées pour faire des lames... La brutale intervention des prêtres de Ceallach avait avorté la menace, mais Lin était blessé dans son égo. Il n'était pas nécessaire pour la prêtresse guerrière de lui rappeler qu'il était effectivement un fardeau. Il fallait qu'on s'occupe de lui, s'était à peine s'il pouvait monter sa tente. Il avait fini par faire des encoches sur les bâtons de bois souples, pour se souvenir de l'ordre de montage et savoir lesquels assembler quand il le fallait. Lin essayait d'être automne autant qu'il le pouvait. Préparer à manger, ou un thé n'était pas un problème, il avait commencé à s'exercer  au temple dès qu'il avait été capable de se nourrir seul. Pourtant, cela ne l'empêchait pas de se sentir inutile. Il ne conduisait pas de chariot, e sa monture devait être guidée par quelqu'un d'autre, lui ne pouvait voir l'itinéraire ou voir les autres pour suivre.

Les deux premières semaines, ils avaient dû monter dans les montagnes, sortir des limites d'Himrain leur prit une semaine. Durant la deuxième, ils avaient gagné les routes rocheuses, sinueuses, qui les mèneraient plus au Sud. Ils devaient dépasser le Col d'Hitokage, puis la Couronne de Mokosh, et enfin, dans les contreforts de l'Eredmorn, ils retrouveraient les ruines du temple qu'ils avaient quitté en catastrophe. Lin appréhendait. S'il y avait des Quertz survivants... il n'était pas sûr lui, de survivre à leur présence. Nilanwen lui avait chuchoté qu'aucun Quertz n'aurait pu réchapper de l'effondrement du temple. Lin avait alors compris que Masuaro n'avait pas pu échapper à la mort lui aussi. Il l'avait peut-être même tué ainsi ? C'était une des questions qui le poussaient à la vouloir faire le voyage. Même s'il voulait surtout donner au prophète une sépulture digne de lui, à la hauteur de ce qu'il ressentait pour lui. Il était étrange pour Lin de repenser à ses mois passés en tant qu'offrande. Comme si cela n'avait été qu'un rêve, comme si cette période appartenait à une autre vie. Il n'oubliait pas non plus comment son étrange relation quelque peu haineuse avec lui avait fini par tourner. Il repensait parfois au prophète, surtout lorsque Bernyl parlait, et il ne pouvait alors s'empêcher de pouffer de rire. La moitié de la compagnie devait le prendre pour un illuminé. Lin se mettait de lui-même en retrait, n'ayant guère envie de rencontrer encore une fois Selina, et n'ayant pas grand chose à dire. Il écoutait plutôt les babillages des femmes et des hommes qui veillaient à ce que le convois fonctionne parfaitement. Il écoutait aussi Nil' lui conter bien des histoires qu'il ne connaissait pas. Il l'écoutait aussi parler avec Bernyl, et les enviait parfois. Oranis, le haut prêtre de Dämons avait essayé de lui parler, mais Lin ne s'était pas ouvert. Il n'en avait pas le courage. La voix grave et profonde du haut prêtre lui rappelait douloureusement celle riche et puissante de Masuaro. Son esprit semblait entièrement tourné vers lui, et son coeur ne cessait pas de saigner. La gorge se nouait alors, tandis qu'il s'affaissait alors sur sa selle, restant ainsi plusieurs heures, avant d'émerger, un peu hébété.
La pluie s'était alors mise à tomber, d'abord un simple crachin, qui au bout de quelques heures, s'était mis à tout tremper, à alourdir les étoffes. Lin avait remonté sa large capuche sur ses boucles dorées, et son visage aux yeux bandés. Ses mains glacées, il les avait glissées sous les pans de sa cape, ne tenant que mollement les rennes du lézard qu'il montait, l'ayant échangé contre la reith qui l'avait portée au départ. L'expédition avait prévu des montures de rechange pour éviter de trop fatiguer les animaux qui les porteraient sur un long trajet. Leur allure avait ralenti quand la pluie s'était faite plus drue encore. Ici, les arbres d'Himrain ne les protégeaient plus, et la végétation n'était plus suffisante pour former un abris qui les protégeraient. Quand il avait entendu les conducteurs dirent qu'ils n'y voyaient plus rien, et que la route devenait boueuse, ils avaient continué jusqu'à un promontoire à peu près abrité. Ils campaient là depuis trois jours donc, bloqués par la pluie qui ne cessaient pas. Lin percevait la nervosité des bêtes, mais aussi les pouvoirs de Nilanwen qui calmait autant les animaux que le reste de leur étrange équipée. On gardait des bivouac allumés en permanence, rallumer un feu par temps humide était long et fastidieux, autant conserver ceux que l'on avait réussi à allumer sans trop de mal. Le deuxième jour l'averse s'était intensifiée, et au matin de ce troisième jour, il pleuvait encore, peut-être un peu moins violemment que durant la nuit, mais la pluie étouffait les autres sons. Il pouvait entendre les pas lourds des prêtres de Ceallach, qui portaient des solerets et armures, malgré la chaleur et l'humidité. Les voix étouffées des autres qui devaient tenter de sécher devant le feu. Une odeur de thé aux épices et de pain frai lui parvint aux narines. Son estomac émit un grondement d'approbation. Lin ne mangeait plus comme quatre, mais son appétit était toujours féroce. Lysandre disait que c'était parce que son corps avait été beaucoup sollicité, et qu'il mangeait beaucoup pour compenser. Sa guérison avait été longue et fastidieuse, et Lin avait souvent été épuisé, il avait surtout dormi et mangé. Il regrettait un peu ces jours là,  où son esprit était trop fatigué pour penser. Il aurait aimé pouvoir dormir à nouveau d'un sommeil sans rêve. Il ne pouvait pas dire qu'il aurait ne jamais avoir eu à traverser tout cela. S'il était resté le petit ébéniste et sculpteur sur bois vivant reclus au nord de Cyriaca, jamais il n'aurait pu connaître Masuaro. Une voix pernicieuse lui souffla que si ce dernier ne l'avait pas connu, il ne serait pas mort.

Lin sentit sa gorge se nouer. Pourtant, dehors, le sifflement strident d'une bouilloire le tira d'une nouvelle passade morose. L'aveugle fit glisser ses longs doigts dans ses boucles pour tenter de les démêler un peu. Le geste sûr, il trouva ses bottes là où il les avait laissé, et il les enfila, après avoir replié ses couvertures. Il passa son manteau, et en releva la capuche avant de sortir de sa tente. A l'extérieur, il attrapa le bâton qui lui servait de canne, et qui lui éviter de trébucher, ou de rentrer dans des obstacles. Il se dirigea vers le sifflement, et vers des voix qui se firent plus fortes et plus distinctes. L'air était chaud et humide, c'en était presque gênant, un peu comme une démangeaison à un endroit difficile à gratter. La sensation d'inconfort était irritante. La chaleur du feu était trop, mais elle avait l'avantage de rendre sa proximité sèche. La pluie s'arrêta, ou plutôt Lin sur qu'il était sous une toile quand il cessa de la sentir tomber sur lui, et sur la main découverte qui tenait le bâton.

-Ah boucles d'or ! La nuit n'a pas été trop difficile ?

Ça, c'était Yussuf. Le conducteur de chariot était aimable, voire un peu moqueur avec lui, mais il se comportait avec lui comme il se faisait avec les autres. Lin lui en était reconnaissant. Il ne le voyait pas comme une petite chose fragile, ou une bouche inutile. Il l'avait surnommé Boucles d'Or, en référence à ses cheveux, et avait dit tout haut que sa femme l'enviait d'avoir une telle chevelure. Hawa, la femme de Yussuf, qui s'occupait de faire à manger la plupart du temps, mais aussi de chasser, lui avait dit que ses cheveux avaient dû capturer la lumière du Soleil pour être aussi beaux. Depuis, elle les coiffait, prenant un peu la place de Nilanwen, qui avait alors la possibilité d'être auprès de Bernyl plus longtemps. Les conducteurs de chariot, cuisiniers, chasseurs, et autres petites mains du convois étaient tous gentils et plutôt généreux avec lui. On lui donnait des biscuits en plus, on lui parlait volontiers, chacun ayant son petit malheur à raconter. Lin avait l'impression de retrouver une vie normale auprès de ses gens simples. Loin de toute affaire de religion. Il avait oublié que la vie, c'était aussi cela. Des gestes du quotidien, de la simplicité. Et le pain de maïs aux tomates séchées que faisait Myrandir, un jeune serviteur du temple qui s'était porté volontaire, était un délice. Lin pouvait le sentir maintenant qu'il était plus proche du feu. Aulnira, une autre chasseuse, et novice de Tarranar, le fit s'assoir parmi eux, très vite, il se retrouva avec un morceau du pan de Myrandir, une tasse de thé épicés agrémentée d'une cuiller de miel sauvage.

-Non, je te remercie, répondit Lin alors qu'on s'occupait de lui, et pour vous tous ?

Les réponses fusèrent, et les rires aussi. Hawa pesta contre la pluie, qui effaçait les traces du gibier, et elle se félicita d'avoir penser à poser des pièges la veille, ils auraient des petits lézards à manger griller ce midi. Aulnira acquiesça, tandis que Myrandir pestait contre l'humidité, et il remerciait Bernyl pour avoir enchanté les sacs de farine et de denrées qui risquaient de pourrir. Yussuf n'était pas mécontent qu'il pleuve, cela leur faisait du bien de faire une pause, même si les marchands qui s'étaient joints à eux, parlaient déjà de repartir, et de redescendre pour gagner la limite désertique et Iskandar. Libre à eux qu'il le fasse avait ajouté une autre voix. Quelqu'un d'autre pesta encore contre la pluie, et Yussuf précisa que l'orage venait de l'Empire, que là bas, il pleuvrait pendant des mois encore. Lin mordit dans le pain frai, qui était un délice, légèrement épicé, pour donner du goût aux maïs qui n'était pas vraiment la chose la plus goûteuse au monde. Il lui semblait aussi que les aliments avaient plus de saveurs ces derniers temps. Le pain était moelleux, et les petits morceaux de tomates séchées donnaient un petit côté chaud et fruité qui lui plaisait beaucoup. Lin redécouvrait le monde, et il lui sembla que peut -être ce voyage n'était-il pas vain... et qu'il lui apporterait plus que ce qu'il avait d'abord pensé.
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MessageSujet: Re: Périple    Mar 12 Mai - 0:18

Il se mit à rire. Masuaro était comme un enfant impatient. Il avait dû trouver qu'il prenait trop de temps pour finir cette pièce. L'air était empli de l'odeur du bois. Le sol de l'atelier baignant la lumière éclatante du soleil était jonché de copeaux et de sciure. Lin laissa tomber l'outil qu'il tenait dans sa main gauche, pour repousser gentiment le prophète, plaquant une main sur sa bouche. Le Quertz venait de l'enlacer et de poser son menton sur son épaule, regardant son travail, mais affichant une moue boudeuse. Comme à son habitude, ses poignets étaient ornés de bracelets étincelants, faisant écho à sa peau brune. Son corps était chaud contre le sien. Il portait les odeurs de la pierre chaude et du soleil. Masuaro venait de passer de longues heures dehors, tout comme lui venait de passer de longue heure penché sur son ouvrage. La bouche contre sa paume se mit à déposer des baisers, lui tirant un petit cri d'indignation. Il lâcha le petit burin qu'il tenait dans sa main droite, et se tortilla pour pouvoir se retourner. La fumée le faisait suffoquer, prenant son nez et sa gorge. Il croisa le regard interrogateur de Masuaro, qui avait attrapé sa main et la tenait. Le prophète affichait un air inquiet. Lin secoua la tête, incertain, souriant faiblement. Le soleil brillait toujours aussi fort, inondant son atelier de lumière. Aucune fumée. Il se contenta alors de prendre un air offensé, et de repousser un peu plus le prophète, prétextant qu'ils auraient pu se faire mal avec les outils. Un rire chaud et grave lui répondit. Il aimait quand Masuaro riait. Le prophète était vêtu d'une simple tunique longue, la taille ceinte d'une ceinture faite de disques de bronze. Ses chevilles étaient aussi parée de bijoux. Sa luxuriante chevelure noire cascadait sur ses épaules. Lin adorait quand il la laissait libre, aimait jouer avec les mèches. Le Quertz le contourna pour essayer de regarder son travail de plus près. Lin essaya de le repousser, il n'avait pas terminé, et le panneau de bois était encore recouvert de copeaux. Il n'avait pas finit d'y graver le motif qu'il avait choisi. Cela n'empêcha pas Masuaro de chasser les copeaux en soufflant. Lin se tourna vers la porte ouverte. La lumière avait disparu, pourtant, il y voyait encore. L'atelier était plongé dans la pénombre. Masuaro lui toucha le bras, l'air vraiment inquiet. Lin entendit à peine les mots qui sortirent de sa bouche. Il se contenta de secouer mollement la tête. L'appréhension lui noua le ventre, une profonde sensation de malaise lui donna la nausée. La main de Masuaro agrippa son bras, le forçant à se tourner vers lui. Lin cligna des yeux, ouvrit la bouche, crachant des flammes à la place d'articuler des mots. Le geyser de flammes incinéra l'atelier, le prophète. Lin put un bref instant, sentir la chaleur du brasier, et cette odeur détestable...

Il faillit hurler, mais le son mourut dans sa gorge, se réveillant en sursaut et en nage. Son coeur cognait violemment dans sa poitrine. Il avait le souffle court. Ses yeux s'ouvrirent sur l'obscurité. Il se força à se calmer. Ce n'était qu'un rêve. Un cauchemar. Encore un. Depuis qu'ils avaient repris leur route, à mesure qu'ils avançaient vers leur destination, ses rêves d'abord doux-amer avaient fini par se changer en cauchemar. Lin ne s'endormait que tard, ses pensées tourbillonnants et heurtant son crâne, le laissant éveillé alors que chacun s'efforçait de dormir autour de lui. Seul dans sa petite tente, il percevait les bruits de la montagne, craquements des arbres, animaux, mais aussi les crépitements du feu du bivouac, les cliquetis des armures et solerets des serviteurs de Ceallach qui montaient la garde, veillant sur les dormeurs et leurs possessions. Lin finissait par s'endormir bercé par cette mélopée. Il rêvait alors. Cauchemardait depuis plusieurs jours. Il dissimulait ses yeux bouffis par les larmes sous son bandeau, et se contentait de sourire une fois hors de sa tente. Il savait que sa conscience tourmentée se manifestait ainsi. Il se sentait coupable. Il n'osait s'en ouvrir à Nilanwen, et n'avait pas franchement envie de se confier à Bernyl. Les deux prêtres avaient à diriger cette expédition. Et si Lin avait sympathisé avec la plupart des conducteurs de chariots et des serviteurs, il n'allait pas leur en parler non plus. Alors chaque fois qu'il se levait, et que le rabat de sa tente claquait, il s'efforçait de laisser ses cauchemars, ses pleurs, et sa culpabilité à l'intérieur. Quand il voyageait, il les imaginait être enveloppé dans le rouleau que formait la toile de sa tente, accroché à l'arrière de la selle de sa monture. Il avait troqué l'aimable reith contre un lézard lorsque la route s'était fait plus rocailleuse, alors qu'ils s'enfonçaient plus haut dans l'Eredmorn.
Comme ils avaient pris de la hauteur, et l'air était beaucoup plus frai là haut, ils étaient loin de la chaleur étouffante de Tarranar qui régnait en maître sur l'Ouest. Ils étaient loin des luxuriantes jungles de l'Andanorië et des sables brûlants de l'Esgal. Ils étaient perchés dans l'Eredmorn, suivant une route rocheuse, dure, qui les mèneraient jusqu'aux ruines du temple. Après les trois jours de pluie torrentielle, celle-ci s'était calmée, pour laisser la place à une pluie fine, et le convoi avait pu continuer son périple. Voyager sous la pluie n'était pas une expérience plaisante, les tentes et les vêtements n'avaient pas le temps de sécher convenablement, quand les tissus et les toiles n'étaient pas imprégnés de magie. Les prêtres de l'expédition avaient jeté des sorts d'imperméabilisation à tour de bras, renforçant ceux sur les chariots qui contenaient les vivres. Allumer un feu aurait aussi pu relever de l’exploit, mais la magie aidant, chacun pouvait réchauffer ses pieds et terminer de se sécher devant un feu ronflant à chacune de leur halte. Ils prenaient soin de tendre de longues toiles imprégnées de magie pour protéger les têtes et les cuisiniers, montant les tentes autour. L'expédition avait maintenant une routine bien rodée, et chacun savait ce qu'il avait à faire. Lin ne s'en sentait que plus inutile encore. Il se tenait à l'écart, préférant généralement s'assoir dans un coin, s'efforçant de ne gêner personne, après avoir monté sa tente et nourri sa monture. Depuis que les marchands les avaient quitté pour poursuivre leur route vers Nargoryth, la petite communauté formée par les membres s'était rapidement réorganisée. Pourtant, Lin pouvait percevoir le décalage entre les prêtres, peu importait le dieu ou la déesse qu'ils servaient, et le groupe que formaient les serviteurs du temple, les conducteurs de chariot et leurs gens. Il préférait le second groupe, passant plus de temps avec eux qu'avec les prêtres. Ceux de Khecenur passaient tout leur temps en armure, à monter la garde. On pouvait pas dire que Lin les appréciait, mais cela venait en partie de leur chef, Selina. La prêtresse semblait très heureuse de lui rappeler qu'il était un poids mort, ou qu'il n'avait aucune utilité lorsqu'elle le trouvait en compagnie de Nilanwen ou de Bernyl. Ceux de Bahena et Aakhamen restaient entre eux, et Bernyl et Nilanwen s'entretenaient avec eux. Lin ne sentait par à sa place parmi eux. D'autant que parmi les prêtres se trouvaient des survivants, et il ne pouvait s'empêcher de penser qu'ils avaient tous perdus des êtres chers à cause de lui. Sa culpabilité lui pesait alors encore plus. Il ne voulait pas déclencher de conflit, aussi préférait-il se tenir à l'écart. Peut-être aussi avait-il peur des reproches, de la haine. Égoïstement, il se disait qu'il avait suffisamment souffert, et s'en voulait aussitôt.
Laurëlin passait alors ses soirées auprès du même petit groupe, formé par Yussuf, le conducteur de chariot, dont les piques moqueuses ne le faisait à présent sourire, d'Hawa sa femme, de Myrandir un serviteur du temple andanoréen, et Aulnira, une nocive du dieu de la chasse qui préférait trainer avec les serviteurs et les civils plutôt qu'avec ses futurs collègues. Aulnira et Hawa avaient tressé une partie de ses cheveux, à la manière des Esgaléens, les plaquant contre son crâne, en fines tresses, avant de les laisser se mêler à son abondante chevelure. Sa coiffure avait pris du temps, plusieurs soirées d'affilées, ou il s'était laissé faire. Les deux femmes s'en étaient données à coeur joie. Hawa avait souvent complimenté Lin sur sa chevelure, l'enviant. La sienne n'était ni douce ni soyeuse, mais plutôt rêche et épaisse. Elle la disciplinait également avec des tresses, et elle l'avait laissé toucher sa coiffure, pour qu'il voit à quoi elle ressemblait. La chevelure d'Hawa était entièrement faite de petites tresses fines et longues, très serrées, ornées de perles et de plumes. La chasseuse, en dépit des callosités, avaient les doigts habiles et légers, un touché délicat. Aulnira était pourtant la plus délicate des deux, et elle jouait habilement de l'erhu, cet instrument Mornien à cordes, régalant leur petite assemblée de morceaux mélancoliques, joyeux, mais le plus souvent apaisant. En tout cas, les mélodies qui s'échappaient de ses doigts apaisaient Laurëlin. Il connaissait certaines d'entre elles, pour avoir vécu à la frontière de l'Empire et de Cyriaca. Puis lorsque Aulnira finissait par se lasser, et sa musique se faire plus discrète, chacun regagnait sa tente, à l'exception des prêtres de Khecenur qui montaient la garde.

Ce matin, la pluie s'était muée en crachin. L'air était saturé d'humidité. Le rabat de sa tente était mouillé sous ses doigts. Lin s'essuya contre son pantalon, saisissant son bâton de marche dans l'autre. Le bâton était de plus en plus utile, lui épargnant la douloureuse humiliation de tomber dans la boue, parce qu'il avait trébucher sur une racine ou une aspérité. Il avait prit soin de relever sa capuche, même s'il ne pleuvait plus autant, il savait qu'il finirait mouillé avant la fin de la journée si le crachin continuait de tomber. Il entendit Yussuf pester contre la brume qui rampait depuis le sommet jusqu'ici. Le camp était actif, et les odeurs de nourriture lui indiquèrent que les serviteurs étaient à l'ouvrage depuis un petit moment. Comme chaque matin, on lui servit une boisson chaude, généralement du thé ou du café, un morceau de pain, et une poignée de fruits secs. Lin salua poliment la compagnie, et se guida à la voix d'Aulnira pour aller s'assoir à côté d'elle. Une fois restauré, chacun allait rassembler et empaqueter ses effets, avant de démonter sa tente et de charger le tout sur sa monture. En moins d'une heure, le convois était prêt à repartir. Le trajet durait jusqu'à la halte de la mi-journée, puis jusqu'à la halte du soir. Ils allaient lentement, à cause des chariots, mais l'allure était bonne, selon Yussuf. Nilanwen, lorsqu'il venait chevaucher à sa hauteur, lui assurait qu'ils étaient dans les estimations de Bernyl. Ils devraient bientôt atteindre les ruines du temple, d'ici deux à trois jours, peut-être quatre. En dépit de la pluie, ils gagneraient bientôt leur destination. Les heures passées sur le dos de la reith ou du lézard qui le portait, furent particulièrement longues au début, moins sur la fin. Il y avait maintenant toujours quelqu'un pour venir lui parler, et lui même gardait sa monture à la hauteur du chariot de Yussuf quand la route le permettait, et qu'il n'était pas déjà accompagné. Myrandir et Aulnira étaient les deux qui discutaient le plus avec lui. Le serviteur lui racontait sa vie, et avait fini par lui proposer de lui apprendre à cuisiner quand Lin lui avait se sentir inutile. Depuis, il avait surtout appris à faire du pain et à préparer un thé tout à fait convenable. Myrandir était un bon professeur, promettant même à Lin de lui apprendre à confectionner d'autres plats lorsqu'ils auraient monté leur camp définitif. Avec Aulnira, il partageait la culture mornienne. Lin venait du nord de Cyriaca, mais l'influence Mornienne y était palpable. Aulnira lui racontait des histoires, des légendes, et parfois quelques bribes de sa vie. Il faisait de même, s'ouvrant plus avec elle qu'avec les autres. Lorsqu'il voyageait avec Yussuf, parfois assis à côté de lui ou dans son chariot, l'Andanoréen lui racontait de croustillantes anecdotes, parfois pimentées par les commentaires d'Hawa, et il lui parlait aussi des animaux, et des territoires qu'il avait pu traverser. Lin se rendit compte que tous ces gens qui gravitaient autour de lui avaient une vie, et élargissait ainsi son horizon. Ces longues heures de discussion lui faisaient aussi oublier son chagrin et la culpabilité qui l'assaillaient. Il se sentait mieux, et avait faire partie de ce petit groupe lui plaisait. Il ne ressentait aucune malveillance réelle, aucune hypocrisie, et la simplicité un peu brute d'Hawa ou de Yussuf le rassurait, le soulageait. Il avait appartenu à ce monde pendant des années, avant d'être capturé lors d'un raid, et d'avoir été vendu sur un marché, puis revendu à Cemenwin, avant d'être offert au prophète et à son temple en échange de visions. Le temple d'Himrain avait fait une retraite paisible, un lieu parfait pour sa convalescence, mais l'atmosphère pieuse qui y régnait parfois l'étouffait. Lin n'avait jamais été très porté sur la religion, pas même lorsqu'il avait exercé son métier de sculpteur, même s'il lui était arrivé de remercier la Déesse des Arts... Et il avait beaucoup prier le dieu des Morts de le délivrer, et vers la fin, il avait espéré être accueilli dans ses royaumes. Cela n'avait pas été le cas. A l'avant de la cohorte, quelqu'un cria. Lin put sentir que chacun se réjouissait. Ils passaient à côté d'une large pierre sculptée, indiquant qu'ils étaient sur la bonne route. Celle-ci continuerait de slalomer et de grimper, avant de déboucher sur un large plateau, ou cinq pyramides à bases carrées, datant des premiers âges des mortels, auraient dû se trouver.
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