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 Guérison

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Laurëlin
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Peuple : Métis, Ethérie - Eldarin
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MessageSujet: Guérison   Lun 15 Sep - 21:31

Ses doigts encore un peu tremblant se posèrent sur le bandeau qui couvraient ses yeux. Il l'ajusta en tirant un peu sur les bords. Ses gestes étaient encore maladroits. Son corps, même après des semaines, n'était pas totalement remit. Le soleil chauffait agréablement son visage, depuis la fenêtre ouverte, qui laissait entrer un air lourd du parfums des fleurs de la jungle qui entourait le temple dans lequel il séjournait. Lin se déplaça à tâtons, et trouva la tunique de coton légère posée sur le bord de son lit. Il ne voyait plus, ou plus exactement, sa vue n'était plus ce qu'elle était. Ses yeux voyaient seulement un flou plus ou moins lumineux parsemé d'ombres durant le jour. Ils étaient encore sensibles, si bien qu'il avait fait le choix de porter un bandeau. Choix conforté par l'attitude des pèlerins à son égard, qui avec ce bandeau, se rendaient compte qu'il n'y voyait pas. Cela évitait bien des situations embarrassantes, et personne ne lui rentrait plus dedans. Ses oreilles étaient emplies du chant des oiseaux sauvages, et la brise chaude qui soufflait lui apporta à nouveau l'air chargé des senteurs florales et sucrées, presque écœurantes. Depuis qu'il n'y voyait plus, ses autres sens avaient pris le dessus, et tout lui paraissait sentir plus fort, plus bruyant, et plus détaillé. Ses doigts passèrent dans sa chevelure blonde, à nouveau longue et soyeuse. Elle avait mis des mois à repousser, les séances de guérison quotidiennes en avait pourtant accéléré la pousse. Il ne sentait plus son crâne couvert de cicatrices, maintenant qu'elles étaient cachées par son abondante crinière de boucles dorées.

-Lin, tu es prêt ?

L'aveugle tourna la tête vers la porte ouverte. Il n'était nullement surpris, puisqu'il avait entendu les pas de Nilanwen dans le couloir. Le prêtre de Ning l'accompagnait chaque matin pour sa promenade dans les jardins. Marcher, mettre un pied devant l'autre avait été une torture les premières semaines où il avait pu tenir debout. Il avait dû réapprendre, comme un enfant, les gestes élémentaires des adultes. Lysandre, prêtre de Primula, celui qui l'avait soigné chaque jour un peu plus, était aussi celui qui l'avait enjoint à faire ses promenades, enjoint à faire des exercices pour que la souplesse de ses doigts reviennent, que ses gestes ne soient plus saccadés, que ses muscles fonctionnent à nouveau comme une mécanique bien huilée. Ce fut difficile, d'autant plus qu'il n'avait eu aucune envie de se battre, jusqu'à ce que le fol espoir de savoir Masuaro vivant ne le pousse à le faire. Le chagrin continuait d'alourdir son cœur, maintenant qu'il savait que ce n'était pas le cas. Une voix lui avait répondu quand il avait demandé si le prophète était en vie . Le monde n'avait rien à lui offrir. Du moins c'est ce qu'il avait cru, jusqu'à que Bernyl lui promette d'offrir à Masuaro une tombe décente. Lin avait accepté de guérir pour pouvoir retourner sur les lieux de sa mort, pour retrouver le corps du prophète et lui offrir une sépulture digne de lui. Une sépulture qui ne serait pas les ruines du temple ancestral qui s'était effondré lorsque Lin s'était changé en Dragon et avait fait s'écrouler les pierres sur tout ceux qui se trouvaient là.

Il se souvenait très clairement de ce qui s'était passé. Et si ses yeux ne voyaient plus, ses souvenirs eux, étaient parfaitement clairs, parfaitement distinct. Il se souvenait du prophète agenouillé près de lui, lui offrant tout le réconfort possible, alors qu'il avait les mains liées. Un réconfort qui n'avait pu tenir face à la douleur qui avait vrillé chaque partie du corps du métissé Eldarin, alors que le prêtre du culte du prophète l'offrait en offrande à leurs Dieux. Des Dieux, Lin l'avait finalement appris, qui avaient été les visages et les facettes les plus primitives des Dieux que tous honoraient et priaient aujourd'hui. Une facette sanguinaire et primale, qui avait bien failli lui coûter la vie. Le visage de Masuaro ne fut même pas la dernière chose qu'il avait cru emporter avec lui, les larmes avaient eu raison de sa vision, et le visage qu'il avait tant aimé s'était brouillé. Il se souvenait avoir hurler à s'en faire mal, jusqu'à ce que la fumée des feux et de l'encens brûlant en grande quantité ne le fassent s'étouffer, prenant son nez, et brûlant sa gorge. Son corps s'était tendu jusqu'à ce qu'il sente ses os craquer, jusqu'à ce que sa peau déjà lacérée par la lame sacrificielle ne se déchire complétement. Il disait ne se souvenir de rien après cela, seulement d'avoir lâché prise. Bernyl et Nilanwen lui avaient raconté la suite. Un énorme dragon aux écailles d'or avait simplement jailli depuis la caverne qui servait de salle de rassemblement au peuple du prophète, défonçant la voûte et le temple bâti au dessus. La terre avait comme tremblé, et pèlerins et prêtres du vieux temple avaient tenté de fuir. Le dos écailleux et épineux du dragon avait percé le sol en premier, puis son rugissement avait suffi à faire trembler les fondations, avant que sa gueule carnassière n'apparaisse, déversant un feu liquide et de la fumée. Les hurlements des autres êtres vivants, des montures des pèlerins, se joignirent à celui du dragon aveuglé par la souffrance et la rage.Tout l'édifice, les cinq pyramides à base à carrées s'étaient effondrées dans un fracas digne d'une montagne qui tomberait. Il n'y avait eu que peu de survivants, et bien moins parmi eux s'en sortirent sans avoir besoins de soins immédiats. Nilanwen et Bernyl s'en sortirent avec quelques os brisés et des égratignures, et la chevelure brune de Bernyl avait en partie brûlée, et elle était aujourd'hui striée de gris, comme si le prêtre de Lior avait sacrifié quelques années de sa vie pour se sauver. Ce qui était peut-être le cas. Lui, si bavard, était un peu plus taciturne, et moins enthousiaste. Nilanwen était égal à lui même, en dépit de la cicatrice énorme qui lui barrait l'avant bras. Bernyl l'avait protégé de son pouvoir, si bien que le prêtre de Ning n'avait pas tant souffert que ça. Tous n'avaient pas bénéficié d'une telle protection, et nombreux furent les prêtres et les novices qui ne pensèrent même pas à ériger des boucliers pour se protéger des flammes et de la roche. Il avait trouvé le corps brisé de Lin à quelques pas du désastre, et l'avaient ramassé, surpris de voir qu'il était encore en vie. Dire qu'il ne se souvenait de rien après qu'il soit mort, s'il était bien mort et que Dämons, Dieu que priait Masuaro, avait décidé de le renvoyer avec l'aide de Charna pour le venger de tant de souffrance, était faux. Ses souvenirs devenaient vagues, ou plutôt, il ne semblait pas lui appartenir. Il avait vu et ressenti par des sens qui n'étaient pas les siens, pas vraiment. Il se souvenait de la chaleur de ses flammes, de cette rage qui l'avait animée, de cette sensation de liberté, cette profonde satisfaction liée à une joie sauvage, tout aussi primitive que les dieux à qui on l'avait sacrifié.

Il s'était éveillé le corps déchiré par la douleur, alors qu'un souffle froid entrait dans son nez et sa gorge pour le forcer à respirer. Une odeur vivifiante et végétale lui prit les narines tandis qu'une brise douce et chaude apaisait son esprit torturé. Sa conscience avait oscillé pendant des jours et des nuits, effleurant parfois la surface, lui permettant de sentir qu'on s'agitait autour de lui, que son enveloppe charnelle était un poids, et que tenter de bouger lui paraissait une épreuve insurmontable. Parfois, il avait si mal, qu'il pouvait s'entendre gémir, mais le son lui parvenait étouffé, comme venant de très loin, alors qu'il sentait sa gorge vibrer sous des grognements et grondements qui devaient être les siens. Alors la brise soufflait à nouveau, et il sombrait à nouveau dans une inconscience bénie, baignant dans l'odeur saturée des fleurs qu'on a écrasé pour en faire un cataplasme. Lin connaissait bien cette odeur, elle était familière, et elle lui rappelait des souvenirs qui lui semblaient aussi lointain que sa propre voix, son esprit encore engourdi. Peu à peu, chaque fois qu'il refaisait surface, ses perceptions lui revenaient, bien qu'il y soit réticent. Il devenait que s'il s'éveillait, la douleur risquait de revenir le frapper plus durement qu'avant sa mort. Lorsqu'il avait pris conscience de cela, le souvenir de Masuaro lui était revenu. Son visage torturé était venu le frapper brutalement, le submergeant de chagrin. Le prophète avait essayé de le réconforter jusqu'à la fin, de rester près de lui, alors qu'on le tuait lentement et douloureusement. Il avait vu le chagrin, l'amour et la colère. Une colère digne d'Azar qui avait déformé les traits nobles du Quertz, qu'il avait tant aimé. Une passion aussi brève qu'étrange et intense. Le cœur de Lin se fit lourd, et ce fut comme s'il en avait été dépouillé, ayant l'impression que dans sa poitrine, il n'y avait plus qu'un trou béant. Les larmes coulaient de ses yeux qui ne voyaient rien, et qui s'ouvraient parfois sur un flou lumineux immense. Et puis, il avait pu respirer seul, la brise avait soufflé de moins en moins souvent, et ses moments de conscience étaient devenus plus fréquents. Les voix qu'il entendait autour de lui, n'étaient plus indistinctes, et il parvenait enfin à saisir ce qu'elle disait. Il reconnut en premier la voix de Nilanwen, celle de Bernyl était alors méconnaissable, complétement éraillée, et puis il y avait eu d'autres voix, souvent les même. Très vite, il eut la possibilité de mettre des noms dessus, Camus et Lysandre, les deux haut-prêtres de Primula s'étaient relayés pour le soigner, une tâche longue et pénible, vu l'état de Laurëlin. Camus lui avait dit que c'était un miracle qu'il ait pu être encore en vie, son corps avait été si malmené que chaque os avait été brisé, et Lin garderait des cicatrices qu'ils ne pouvaient soigner, puisqu'elles étaient déjà guéries quand Camus et Lysandre s'étaient occupés de lui. Nilanwen et Bernyl n'avaient dit aucun mot concernant la possibilité que Lin ait été le dragon qui avait tout détruit. Ce n'est que plus tard, que Bernyl encore éprouvé, lui avait parlé, et ces cicatrices disgracieuses venaient sans doute de sa transformation qui avait occasionné une guérison de ses blessures les plus graves. Lysandre et Camus avaient beau eu redoubler d'efforts, ils n'avaient pu défaire ce qui avait été fait. Sa transformation lui avait rendu ses yeux crevés et ses paupières, mais pas sa vue, les bords de la lacération sur sa joue droite avaient cicatrisés, laissant une plaie béante, aux bords refermés, si bien qu'il avait fallu recoudre, comme pour ses individus qui ne supportaient pas la magie de guérison qui ne devaient compter que sur ce genre de méthodes ordinaires. Il portait aussi d'énormes cicatrices sur le ventre, là où la peau était la plus tendre, autour du nombril, ainsi que sur les pieds, la peau entre ses orteils n'étaient que cicatrices. Une autre courait le long de sa cuisse gauche, de l'aine au genoux, sans compter la peau sinistrée de son crâne, d'où ne restaient que quelques touffes folles de ses cheveux d'or. Lysandre avait réussi à faire repousser sa chevelure, puisque la guérison totale du corps de Lin avait pris trois mois, sans compter les deux qu'il avait passé dans son demi-comas. Un mois de plus venait de s'écouler, le temps qu'il réapprenne à contrôler ses mouvements. Lysandre s'occupait de lui trouver les exercices, et les premiers temps, Lin l'avait un peu maudit, quelques minutes de marches le laissaient sur le carreau, et incapable de bouger pendant l'heure suivante. Il dormait beaucoup, et mangeait comme quatre, chose qui ne lui était jamais arrivée avant, Lin n'ayant jamais eu beaucoup d'appétit. Nilanwen passait beaucoup de temps avec lui, et Lin appréciait le prêtre de Ning. Bernyl semblait lui en vouloir un peu d'avoir détruit son temple, mais il s'occupait d'organiser leur voyage jusqu'aux ruines dans les montagnes, Lin tenait à retrouver le corps de Masuaro. Il se raccrochait à ce but, et ce matin là, le silence fébrile de Nilanwen en disait long.

Ils marchaient dans les allées bien entretenues de l'immense jardin du temple. Celui-ci était fait de bâtiments rectangulaires à colonnades, Nil' le lui avait décrit, les jardins se trouvaient au Nord, montant sur la base de la montagne, et le Sud était bordé par les cultures des prêtres et prêtresses qui vivaient ici toute l'année. Les routes y menant étaient dégagées elles aussi, et les caravanes venues de Fendassë transitaient par elles, et chaque jour, les marchands et les visiteurs affluaient, apportant des marchandises avec eux, ainsi que de l'animation. Ce matin, ils avaient croisés plusieurs groupes, qui comme eux, arpentaient les jardins. La chaleur n'était pas encore étouffante, mais elle le deviendrait lorsque Aelius atteindrait son zénith, jusqu'à ce qu'il redescende pour céder la place à Mizuki. L'elfe le tenait par le bras, les pas de Lin manquant encore parfois d'assurance. Le métis percevait le bruit de leurs chaussures sur les fins graviers et le sable du sentier qu'il parcourait, plus loin, il savait qu'un bassin où coulait de l'eau venue des sommets, les attendaient. Derrière eux, deux jeunes femmes riaient joyeusement, et les oiseaux continuaient de pépiller, et la brise d'agiter les plantes qui embaumaient.

-Nil ?

-Oh, navré, j'étais perdu dans mes pensées.

Lin eut un sourire, et il tapota l'avant bras sur lequel était posé sa main.

-J'imagine que nous sommes à court de sujets de conversation, au bout de plusieurs mois à mon chevet, sans nouveauté, les sujets finissent par se tarir.

Le prêtre de Ning éclata de rires, et proposa en suite qu'ils s'assoient sur un banc, non loin du bassin. Le bruit de l'eau apaisait, et s'il plongeait la main dedans, il savait que les poissons viendraient effleurer ses doigts en quête de nourriture. Il leur donnait parfois quelques miettes de pain, ce qui n'était pas réellement autorisé par les prêtres de Virva qui s'occupaient du bassin. Lin baignait dans l'atmosphère du temple, qui était très différente de celle du temple où le prophète avait officié. Mais ici, personne ne vénérait plus les Dieux comme au Premier Âge. Lin avait eu le temps de s'instruire, plutôt, alors qu'il était alité, on lui avait fait la lecture. Et la moitié des livres ici portaient sur la théologie, cela n'avait pas vraiment apaiser son esprit, ni son cœur. La perte de Masuaro était terrible, et s'il avait pu voir, il se serait occupé en sculptant. Mais Lysandre disait qu'il n'était pas encore prêt pour reprendre des outils. Lin aurait pourtant aimé pouvoir arrêter de penser pendant plusieurs heures. Mais cela lui rappelait aussi les meubles de la chambre des offrandes qu'il avait décorés. Ces derniers devaient être ensevelis sous un tas de décombres, ou bien réduits en cendres. Il soupira, le cœur lourd.

-Nous devrions pouvoir partir bientôt.

Lin se tourna vers Nil, se redressant sur son banc. Sa main agrippa l'épaule de l'elfe. Ce dernier était frêle, mais ce n'était qu'une apparence.

-C'est vrai ? demanda l'aveugle d'une voix murmurante.

-Oui, Bernie a trouvé une caravane qui descend par les montagnes à Nargoryth, et nous pourrons rejoindre le temple par ce biais. Et nous ne voyagerons pas seuls. Lysandre et Camus ont plaidé ta cause, et la moitié des prêtres de Dämons voulaient déjà partir pour donner une sépulture aux morts. Des prêtres d'Eartha viendront, pour pouvoir fouiller les décombres. Nous aurons plus de chance ainsi.

-Je l'espère.

La main de Nilanwen se referma sur la sienne, la serrant doucement.
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MessageSujet: Re: Guérison   Mar 30 Sep - 0:32

La cour du temple était plongée dans l'agitation depuis deux bonnes heures maintenant. Bernyl, prêtre de Lior se tenait au milieu du capharnaüm, autour de lui, comme en conciliabule, se tenaient trois autres prêtres et le chef des conducteurs de chariots. Entre ses mains aux doigts longs et osseux, il tenait différent feuillets, gribouillés de son écriture fine et nerveuse. Il passa en revue les listes qu'il avait fait, et ses interlocuteurs lui répondaient par l'affirmative, ou bien braillaient et obtenaient ainsi réponse lorsqu'ils ignoraient celle-ci. Depuis l'aube, une série de chariots avait été amenée dans la cour, et depuis deux heures maintenant, après un solide et copieux repas, on les remplissait de vivres et de matériel. Le voyage jusqu'à la lisière de l'Empire, à travers les sentiers escarpés de l'Eredmorn prendrait au moins un mois, si le temps restait clément, et que l'expédition progressait à un rythme soutenu. Mais avec autant de monde, il savait que tout ne se passerait certainement pas comme il l'avait prévu sur ses feuillets. Bernyl avait maigri, et sa chevelure luxuriante de boucles brunes avait disparue, au profit d'une crinière plus courte, et moins fournie. Camus disait que ce n'était qu'une question de temps, le temps que son corps se remette de ce qu'il avait subi. Mais Bernyl avait la satisfaction de savoir que son Sucre, Nilanwen, n'avait eu de plus grave qu'une balafre sur l'avant bras, et quelques égratignures. Cela valait largement ce qu'il avait dépensé pour les sauver tous les deux, lorsque le temple s'était effondré sur eux. Aujourd'hui, Bernyl était la tête d'une expédition pour retourner sur les lieux du désastre. Il devait bien ça aux morts qui étaient encore ensevelis sous les décombres. Nombre d'entre eux avaient été des amis, des proches, et des prêtres de la communauté qu'ils avaient formé. Même les Quertz avaient le droit à une sépulture décente, bien que son cœur brûle de haine à leur encontre. Une haine qui n'avait lieu d'être, ils avaient payé leur foi primitive de leur vie. Mais ils avaient emportés des innocents avec eux. Nilanwen l'encourageait à faire la paix avec son cœur en tumulte, mais Bernyl ne pouvait s'y résoudre, enfreignant par là même les enseignements de son ordre. Le prêtre de Lior ne pourrait faire la paix qu'une fois les morts sanctifiés. D'où la présence d'un haut prêtre de Dämons avec lui. Oranis était un homme d'âge mûr, aux tempes grisonnantes, le visage un peu rude, compensé par un regard doux. Il emmenait avec lui six autres prêtres de son ordre, pour apaiser les morts. Selina, prêtresse de Ceallach, était à la tête des vingts prêtres et novices du dieu guerrier qui les protégeraient durant leur périple. Grande, musclée, la blonde avait les cheveux noués en une natte guerrière. Sa peau était brunie par les heures passées au soleil. Elle s'occuperait de la sécurité du convois. Gulbra, prêtresse d'Eartha s'occuperait de l'équipe de quinze prêtres et prêtresses qui s'occuperaient de déblayer les décombres, et de les aider à dresser le camp quand ils s'arrêteraient pour la nuit ou quand ils s'installeraient le temps d'accomplir leur tâche. Et enfin, Yussuf, le chef désigné des conducteurs de chariots et des petites gens qui s'occuperaient des lézards et des Reiths, de même que de la cuisine, était un homme jovial, typiquement Andanoréen, avec sa peau caramel et ses cheveux et sa barbe noirs. Il mâchouillait une herbe, et hochait la tête, alors que Bernyl passait en revue le chargement des chariots.

Les chariots seraient tirés par des lézards, du type massif, mais suffisamment souples et plus aptes à un voyage dans les montagnes, que des garmans. D'autres lézards, les fameux Sableus, seraient les montures des prêtres de Ceallach, tandis que le restant de l'expédition qui ne monterait pas dans les chariots, voyagerait à dos de Reiths, les étranges animaux se comportaient correctement en présence des lézards, et ils étaient capables de faire des trajets difficiles et longs, s'épuisant moins vite que des chevaux. Tentes, matériels de couchage, de cuisine, mais aussi de charretier, étaient soigneusement rangés et placés à bord des chariots, de même que les vivres et les tonneaux d'eau. Sur la route, l'eau ne manquerait peut-être pas, mais il valait mieux être prévoyant. Bernyl ignorait si les sources du temple en ruines seraient encore exploitables. Monter un tel voyage lui avait prit deux mois, le temps de recruter des volontaires, et de convaincre le conseil du temple qu'une telle mission était nécessaire. Ce ne fut pas difficile de convaincre les prêtres de Dämons, mais il fut plus long de réunir l'argent, et de prévoir les étapes de l'expédition. Avec son petit comité, ils formeraient la tête du convois, et dirigeraient celui-ci. Il leva le nez de ses feuillets. Autour de lui, prêtres, prêtresses, novices, mais aussi serviteurs s'empressaient de charger leurs paquetages personnels sur leurs montures ou dans les chariots. La majorité des conducteurs étaient déjà installées, et le départ ne tarderait plus maintenant. Il avisa la chevelure de soleil de Laurëlin, et celle, de ciel nocturne de Nilanwen. Le prêtre de Ning avait insisté pour venir, ne serait-ce que pour s'occuper de leur compagnon aveugle, mais aussi pour apaiser d'éventuelles tensions. Bernyl s'était résigné, ne pouvant rien refuser à celui qui partageait sa vie. Laurëlin avait le sourire, et il hochait poliment la tête ou la secouait. Bernyl ignorait le contenu de l'échange qu'il avait avec Nilanwen, ne pouvant les entendre avec tout le bruit autour de lui. Il baissa à nouveau les yeux sur ses feuillets, qu'il replia et glissa dans la poche intérieure de son manteau léger.

Lin avait fait son paquetage, ou plutôt, Nilanwen le lui avait fait. Son sac contenait ses vêtements, quelques effets personnels, comme un peigne en os, une petite fiole d'huile pour ses cheveux et sa peau, un petit pot d'onguent pour ses cicatrices, et tout ce qu'il avait jugé indispensable. Monter l'expédition avait pris du temps, sans doute trop à son goût. Il trépignait d'impatience et se sentait fébrile. Son chagrin continuait de le consumer, mais il savait qu'une fois certain que Masuaro reposerait en terre, en paix, il pourrait faire son deuil. Il savait aussi qu'il ressentirait toujours la douleur à chacun de ses souvenirs... Mais si Mei avait décidé de lui laisser la vie, alors Lin ne comptait pas se l'ôter. Il avait trop lutté pour se laisser mourir. Masuaro aurait probablement voulu qu'il survive. Il avait même proposé qu'ils s'enfuient. Peut-être auraient-ils dû. Ils auraient vécu en fugitifs, poursuivis pas l'ire du peuple du prophète. Aujourd'hui, l'aveugle savait qu'aucune haine ne l'attendrait sur les ruines du temple. Aucun des Quertz n'en avait réchappé, les survivants avaient été formels sur ce point. Aucun. Il en tirait une sombre satisfaction. Il s'était vengé. Il l'avait vengé. Il n'aurait pu le sauver, Masuaro était probablement mort quand il s'était changé. Lin préférait le penser. Il ne supporterait pas de savoir qu'il était la cause de la mort du Prophète. Il devait savoir. Et lui devait une véritable tombe. Bernyl avait monté cette expédition pour lui. Du moins en partie. Lin ne s'estimait pas si précieux, ni si important pour que tout ce monde se déplace pour le satisfaire. Il y avait d'autres morts qui méritaient d'être pleurer. Les prêtres Dämons disaient que tout être vivant avait le droit de reposer en paix, si Dämons l'avait décidé. La véritable immortalité était une punition et non pas un bienfait. Lin avait baigné dans une atmosphère religieuse et paisible ces derniers mois. Et il avait eu le temps d'approfondir ses connaissance sur les Dieux et leurs cultes comme jamais. Il avait appris que les Quertz vénéraient les Dieux sous leurs aspects les plus primitifs, de temps où la guerre déchirait Inwilis. Il en avait appris plus sur ces bourreaux que lors de sa captivité. Masuaro n'avait jamais été très expansif sur le sujet, les derniers instants qu'ils avaient passé ensembles n'avaient pas été consacrés à la conversation. Il ressentit la douleur qui le submergeait comme une lame de fond, revenant encore et encore avec chacun des battements de son cœur.

Nilanwen lui proposa son aide pour monter sur la Reith qui serait sa monture pour ce voyage. Lin cligna des yeux, dans un geste qui n'avait plus vraiment de sens, maintenant qu'il ne voyait plus. Ses doigts glissaient, en un geste devenu mécanique, alors qu'il se perdait dans ses pensées, dans les plumes de l'animal. Celles-ci étaient douces, et elles devenaient plus longues vers les pattes et les flancs, et plus courtes, jusqu'à devenir rases et inexistantes, au niveau de la tête, qui se terminait par une mâchoire osseuse. Les reiths les faisaient claquer de temps en temps, et ils poussaient des petits cris et roucoulaient quand ils étaient contents. Lin appréciait déjà l'animal, qui fourrageait dans ses cheveux, le reniflant. Il eut un sourire, qui tira sur les cicatrices de sa joue.

-Ça ira Nil, je devrais pouvoir me débrouiller. Notre amie semble déjà m'apprécier, elle me laissera monter sans rechigner. Pas vrai ma belle ?

La reith roucoula, et hulula en suite, comme pour donner son approbation. Lin la caressa encore un peu, avant de faire glisser ses mains jusqu'à ce qu'il trouve la selle. Sa main gauche se saisit du pommeau, auquel les rennes étaient accrochées, et trouva l'étrier avec sa main droite. Son pied gauche se glissa dedans, et Lin se hissa sans mal, passant sa jambe droite par dessus, dans un mouvement fluide et souple. Une fois sur le dos de l'animal, et son pied droit à l'étrier, il se sentit à l'aise. Il se permit un autre sourire, tandis qu'il caressait l'encolure de la Reith.

-On dirait que tu as fais ça toute ta vie, plaisanta le prêtre Ning.

-Avant... j'ai travaillé avec ses animaux. Ils sont intelligents, et ce sont de bons compagnons. J'oserai même dire qu'ils valent bien des Laurëcaras.

Nilanwen serra sa main. Le prêtre regarda autour de lui. Il croisa le regard de Bernyl, et avisa Camus et Lysandre qui sortaient de la maison principale du temple. L'elfe les indiqua d'un geste de la tête. Il eut un sourire. Son compagnon s'était démené pour que cette mission ait lieu. Il en était fier. Et il espérait que la douleur et la colère dont ils étaient tous accablés s'envolent une fois leur tâche accomplie. Il monta en selle, restant à coté de Lin. Autour d'eux, chacun prenait sa place. Les conducteurs de chariot étaient en place, et n'attendaient plus que le signal du départ. Les serviteurs de Ceallach en armure d'écailles rutilantes et aux surcots vert-bleu étaient montés sur leurs Sableus, la blonde Selina à leur tête. Les prêtres d'Eartha vêtu de nuances de bruns prenaient place sur des Reiths ou sur des chariots, de même que les prêtres de Dämons vêtus entièrement de noir et de gris foncé. Bernyl fut le dernier à monter sur son Reith après avoir salué Lysandre et Camus. A son signal, le convois s'ébranla. Chariots et cavaliers se mirent en marche, formant une colonne pour sortir par le portail de l'enceinte. Lysandre s'était approché de lui. Lin pouvait le sentir à l'odeur florale qui le suivait partout.

-J'espère que tu reviendras guéri. Mes pouvoirs ne peuvent malheureusement pas soigner les blessures de l'esprit.

Lin se pencha sur sa selle pour saisir les mains tendus du prêtre.

-Tu as fait beaucoup pour moi. Je suis en vie et capable de marcher. Le reste ne m’arrêtera pas.
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